Kenya : à quelle opposition se vouer ?

Photo extraite du reportage de Channel 4 sur Cambridge Analytica. "L'avenir est entre vos mains".

Photo extraite du reportage de Channel 4 sur Cambridge Analytica. « L’avenir est entre vos mains ».

Dernière minute : l’Alliance Jubilee, le parti présidentiel, avait signé un contrat avec Cambridge Analytica pour les élections de 2013 et 2017.  Un consultant de la société avait été retrouvé mort dans un hôtel de Nairobi en septembre 2012, selon le lanceur d’alerte canadien Christopher Wylie.

Uhuru Kenyatta et son opposant le plus entêté, Raila Odinga, ex-candidat à la présidence  de la National Super Alliance (NASA) se sont rencontrés ce 9 mars 2018, à Nairobi. Leur objectif: « construire un Kenya uni. » Rien ne laissait entendre que les deux politiciens pouvaient renouer après les événements de ces derniers mois, notamment la parodie de prestation de serment de Oginga en tant que « président du peuple », le 30 janvier 2018.

Le geste a surpris les militants du mouvement, la NASA, qui regroupe l’Orange Democratic Party (ODM), le Forum for Restoration of Democracy (FORD-Kenya), la National Rainbow Coalition (NARC) et d’autres petits partis. Leur ancien candidat à la présidence a voulu les rassurer sur leur rôle d’opposants. Pour Raila Odinga, le Kenya a « trop vu de sang couler depuis 2007« , et  l’accord est un début d’apaisement. « Il faut mettre un terme aux injustices que le pays puisse aller de l’avant« .

Pas sûr que ces belles paroles suffisent. Alors que Raila Odinga et Uhuru Kenyatta ont entrepris, chacun de leur côté, une tournée d’explications auprès de leurs sympathisants, leurs députés sont restés troublés par cette nouvelle entente. Les partis membres de la NASA, qui n’ont pas été tenus au courant de cette rencontre, demandent toute la transparence sur l’agenda du gouvernement et les accords à venir.

Les aînés

Il y eut Jomo Kenyatta, il y eut Ajuma « Jaramogi » Oginga Odinga. Le premier président du Kenya, le premier vice-président du Kenya. En 1964.

Aménagée à la va-vite avant l’indépendance, l’union entre les deux hommes se disloqua en 1966. Une phrase laconique d’un historien  commente cette rupture : « Oginga, formé en Union soviétique, soutenait un Etat centralisateur, engagé dans la voie du socialisme. » Ainsi, « Jaramogi » aurait-il mené la seule lutte idéologique connue dans le pays ?

Kenyatta est de l’ethnie kikuyu, Odinga, luo. Les deux groupes ethniques les plus importants du Kenya. Et cet élément identitaire n’est pas anodin.

Daniel Arap Moi (à gauche) et Oginga Odinga. "Une cour assidue". Photo extraite de The Economic Review (2/08/1993).

Daniel Arap Moi (à gauche) avec Oginga Odinga. « Une cour assidue ». Photo extraite de The Economic Review (2/08/1993).

L’histoire des oppositions politiques kényanes est fortement marquée par l’ethnicité. Même avant l’indépendance, les mouvements s’enkystent sur la division kikuyu-luo, et les autres minorités. L’idée de la décentralisation des pouvoirs –majimboisme, pour utiliser le terme référent- pousse sa corne via le Kenya African Democratic Union (KADU) ou le Masaï United Front contre la Kenya African National Union (KANU) des deux ethnies principales. Une décentralisation outrancière qui interdit à un Kikuyu de s’installer en territoire luhya ou kalenjin, ou à un non-habitant de la côte swahilie d’y implanter un hôtel. Mais la KANU mettra tout le monde au pas après la première élection de 1963. C’est en son sein que se joueront les influences. Jomo Kenyatta (1894-1978) saura isoler et éliminer, même physiquement, ses adversaires.

Après sa rupture avec Kenyatta, Oginga Odinga fonde le Kenya People’s Union (KPU). Jomo Kenyatta le dissout en 1969 et met derrière les barreaux ses dirigeants. Libéré, Oginga Odinga s’engage dans une revendication plus large, eu égard au nouveau contexte politique : les droits de l’homme, et le multipartisme.

A l’occasion d’une tentative de coup d’Etat (1er août 1982), l’héritier de Kenyatta, Daniel Arap Moi, issu des rangs d’un sous-clan kalenjin, place Odinga en résidence surveillée. Son fils, Raila, qui militait pour des réformes gouvernementales, est envoyé en prison. Il y restera  sans procès jusqu’en 1988. A sa sortie, son père, âgé de 80 ans, reprend le flambeau de la lutte en faveur du multipartisme. Raila retourne en prison. Il y fera plusieurs séjours au gré des événements avant d’opter pour un exil en Norvège, qui le met à l’abri des représailles de Daniel Arap Moi.

Oginga Odinga participe à la fondation du FORD (Forum for Restoration of Democracy) en 1991. En arrière-plan, éclatent des violences ethniques dans le pays. Elles se prolongeront jusqu’en 1993, faisant 1000 morts, et plusieurs centaines de milliers de déplacés (qui, de ce fait, ne pourront pas voter en décembre 1992). Les hommes de Moi (Kalenjins, et Masaïs) attisent le feu : « le multipartisme ? C’est le chaos assuré ! »

« Jaramogi » Oginga Odinga est candidat à la présidence aux premières élections multipartites en 1992 sur les rangs avec d’anciens alliés du FORD : le parti a cédé aux ambitions de ses leaders et s’est scindé en FORD-K(enya) et FORD-A(sili)*. Daniel Arap Moi est élu. Oginga siège comme député, et décède en 1994.

Les héritiers

Raila Odinga a l’ambition de porter les intérêts démocratiques défendus par son père. Ses options politiques sont moins affirmées que lui, mais il fustige le pouvoir en place, sans hésiter à franchir la frontière entre opposition et ledit pouvoir. Sa carrière le fait virevolter de parti en parti. Il se fait élire député en 1992 sous les couleurs du FORD-K. En conflit avec le FORD-K, il rejoint le National Development Party (NDP).

En 1997, il se présente à la présidentielle. Daniel Arap Moi  (KANU) est réélu. L’ancien parti unique à la peau dure. Son leader a les moyens de faire parler les urnes. Raila rejoint le gouvernement de Moi comme ministre de l’Energie. Le NDP se dissout dans la KANU.

Le jeune Uhuru Kenyatta, 39 ans au compteur, est désigné par Daniel Arap Moi, comme candidat de la KANU à la présidentielle de 2002. Son ascension a été fulgurante au sein de la KANU  et les militants en ont sérieusement pris ombrage, au point que nombre d’entre eux iront rejoindre l’opposition. Les électeurs sont dubitatifs : à part son nom, son identité kikuyue, et ses hélicoptères qui l’amènent sur les lieux des meetings de campagne, l’héritier n’a aucune expérience des affaires publiques, encore moins de la politique. Face à lui, Mwai Kibaki inspire l’opposition. Il a obtenu un bon score à l’élection de 1997 : 30,89% contre 40,4% à Daniel Arap Moi.

Mwai Kibaki, un Kikuyu, qui fut ministre dans les gouvernements de Jomo Kenyatta et de Daniel Arap Moi -et vice-président de ce dernier, candidat malheureux aux élections de 1992 et de 1997 sous la bannière du Democratic Party, rafistole l’opposition divisée.

Mwai Kibaki est gravement blessé suite à un accident de voiture au début de 2002, mais ses nouveaux acolytes de la National Rainbow Coalition (NARC) mènent la campagne à sa place. Il met fin au règne de la KANU,  au pouvoir depuis l’indépendance, en remportant les suffrages des Kényans (61,3% des voix contre 30,2% à Uhuru Kenyatta).

En fauteuil roulant, il prête serment et devient le 3ème président du Kenya.

Il intègre à son équipe Raila Odinga, qui avait claqué la porte de la KANU, quelques mois plus tôt, pour fonder le Liberal Democratic Party (LDP). Mais Raila n’est pas homme à se contenter d’un poste de ministre des Travaux publics, du Transport et du Logement.

L’opposition intransigeante

Mwai Kibaki, dont la santé décline, ne tient pas ses engagements. Il ne crée pas le poste de Premier ministre comme promis, pire, il propose un projet de Constitution en 2005 qui renforce les pouvoirs présidentiels. Raila Odinga s’insurge, démissionne, et milite pour le « non » lors du référendum sur la question. Le projet est rejeté massivement par les électeurs. Mwai Kibaki renvoie tous les membres du gouvernement affiliés à Odinga.

Kibaki, qui s’était engagé à ne faire qu’un mandat présidentiel, annonce qu’il se représentera en 2007 sous la bannière d’un tout nouveau parti : Party of National Unity. Il peut compter sur la KANU, le NARC-Kenya, le FORD-K, le Democratic Party et quelques autres. Après une multitude de scissions et des redistributions de rôles, l’Orange Democratic Movement (créé à l’occasion du référendum constitutionnel) désigne Raila Odinga comme candidat.

La KANU ne présente pas de candidat. Uhuru Kenyatta annonce qu’il soutient Mwai Kibaki aux élections de  décembre 2007. Les affrontements ethniques sont au rendez-vous. Mwai Kibaki, Uhuru Kenyatta, Raila Odinga, s’empoignent via leurs communautés, et ne feront rien, absolument rien, pour stopper les violences après l’élection de Kibaki (1300 morts, 600 000 déplacés). Les résultats publiés sont serrés : 46,42% pour Kibaki, 44,07% pour Odinga. Les premiers dépouillements l’avaient donné gagnant, d’où des soupçons de fraudes.

Le Kenya fera un premier pas vers la sortie de crise en avril 2008 : Mwai Kibaki assure la présidence, Raila Odinga est Premier ministre, Uhuru Kenyatta, mis en cause par la Cour pénale internationale dans l’organisation des violences, est son adjoint.
Cet assemblage de personnalités rivales gèrera l’avènement d’une nouvelle Constitution, et de nouvelles règles électorales.

En mars 2013, Uhuru Kenyatta, qui doit se rendre sous peu à la Cour pénale internationale pour y être interrogé, est élu avec 50,51% des voix, sous la bannière de l’Alliance Jubilee (fondée en janvier 2013 et rassemblant 4 partis dont le NARC).

Raila Odinga, candidat du CORD, (Coalition for Reforms and Democracy), un rassemblement d’une douzaine de partis où on retrouve l’ODM et le FORD-K, obtient 43,7% des voix. Raila conteste les résultats, sans succès.

Le 8 août 2017, les deux hommes s’affrontent à nouveau par les urnes. Uhuru Kenyatta l’emporte avec 54,2% des voix. Raila Odinga, 44,9%. L’opposant dénonce des dysfonctionnements dans les procédures d’enregistrement et de dépouillement des votes. Le 1er septembre, la Cour suprême, à la surprise générale, donne raison à Raila Odinga et ordonne une nouvelle élection présidentielle dans les 60 jours. Elle se tiendra le 26 octobre 2017. Raila Odinga refusera de se présenter. Pour lui, le délai est trop court pour une nouvelle campagne. Uhuru Kenyatta est élu, de facto.

__________

* FORD-Asili : Asili signifie qu’il s’agit du courant « originel ».

Sur le bureau

Cambridge Analytica. Enquête de la chaîne de télévision britannique Channel 4 sur la firme britannique qui utilise les données personnelles pour influencer les élections. Exemple pratique : le Kenya (vidéo, durée: 19’12, en anglais).

A relire, sur le Mag’ de l’Afrique de l’Est

Uhuru Kenyatta coupe les antennes au Kenya. Censure des médias au moment de la parodie de prestation de serment de Raila Odinga.

Kenya: et maintenant ? L’élection de Uhuru Kenyatta, le 26 octobre 2017.

Le Kenya et la CPI: Uhuru Kenyatta soigne son image. Uhuru Kenyatta se présente pour la première fois devant la Cour pénale internationale en octobre 2014, un an après son élection à la présidence du Kenya.

Kenya, Soudan: quand Justice ne peut passer Une série de 3 articles sur les difficiles enquêtes de la Cour pénale internationale (avril 2014).

 

 

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