Soudan: archives de guerre 1990-2000

 

Il est temps de faire de la place sur les étagères, et de faire le tri des archives.

Le carton Soudan 1990-2000 -du moins ce qu’il en reste- est passé au crible, et au fur et à mesure que je jette les documents, des ambiances sonores me reviennent en tête: sur la piste de l’aéroport de Lokichokio au nord-ouest du Kenya, base de l’Opération Lifeline Sudan des Nations unies, avec le briefing de sécurité des organisations non gouvernementales, dans la savane du Sud-Soudan, qui n’était pas indépendant à l’époque, avec les mineurs non accompagnés que les associations avaient bien du mal à soustraire aux groupes armés, ou bien au milieu des éleveurs didinga qui réclamaient justice pour récupérer leur bétail razzié, puis, à Khartoum dans les locaux de la radio nationale soudanaise, avec les journalistes du service français, et quelque part dans la ville, à l’oreille, le murmure d’un poème dit par son auteure.

A cette période-là, pour se rendre au Sud-Soudan, il fallait d’abord obtenir le laisser-passer du service « humanitaire » du Mouvement de libération du peuple soudanais, le SRRC (l’un des « R » correspond à réhabilitation, et l’autre à « relief », aide), à Nairobi, en échange de quelques centaines de shillings kényans (le prix augmentait chaque année); le journaliste se rendait ensuite à la base de l’Opération Lifeline Sudan, à Lokichokio, à la frontière entre le Kenya et le Soudan via un avion affrété par les Nations-unies -gratuit, si on voyageait sous le nom de l’organisation non gouvernementale avec qui, on avait convenu de rédiger un article incluant l’un de ses programmes.
L’attente d’un avion pouvait durer plusieurs jours en fonction de la sécurité sur le terrain d’opération et les caprices de Khartoum, qui pouvait interdire les aérodromes à son gré. Il s’agissait alors dans ces séjours forcés, de faire provisions d’impressions, d’images, d’enregistrements sur cette base, considérée à la fois comme sas de conditionnement et de décontamination. On faisait connaissance avec les différentes équipes des agences et organisations humanitaires. En dépit de la torpeur ambiante, et du sentiment d’inutilité, ce furent des moments et des rencontres inoubliables.

Dans les dernières années, l’OLS avait créé une bibliothèque regorgeant de livres et de documents introuvables ailleurs. C’est là, que je découvris deux pépites: l’histoire des Comboniens au Soudan, et surtout une sorte de journal de bord des Grands travaux de Marseille construisant le canal de Jonglei, ouvrage dont l’objectif était de discipliner le Nil, qui s’égarait dans les marécages du Sudd.

Une seule fois, une incursion au Sud-Soudan me fit dormir hors de la base de l’OLS. C’est là, où, au crépuscule, Awud Deng, fille de chef ndinka, exilée depuis plusieurs années, et qui animait le mouvement des femmes pour la paix, prit la pause alors que soufflait une brise légère: « Je sens le Soudan » dit-elle, en tournant le visage vers l’ouest. Et je restais à humer à ses côtés, m’efforçant de déterminer dans les parfums qui nous entouraient, lequel pouvait se définir comme « soudanais ».

Au-delà, commençaient les aventures.

L’accès au Nord-Soudan nécessitait plus de formalisme. Mais une « équipée sauvage », bien encadrée avec son lot de photomatons agrafés sur plusieurs exemplaires de laisser-passer (40 dollars, si j’ai bonne mémoire) émis par les services du ministère de l’Intérieur, m’entraînait jusqu’aux limites avec le Sud-Soudan. C’était avant les attentats de Nairobi et Dar-es-Salam, et les représailles des Etats-Unis (1998). Dans la tragédie des guerres, sous le joug des islamistes, les nordistes avaient développé un sens de l’humour particulier, et survivaient eux aussi, avec la poésie, la musique.

J’ai attendu plus d’un an mon second visa avant de renoncer à revoir les amis du Nord. Mais, l’un d’eux réussit à se faufiler jusqu’à Paris bien des années plus tard. On se garde des trésors.

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