Afrique – Israël : double jeu

Manifestation des réfugiés et demandeurs d'asile à Tel Aviv

© Amnesty International.

Dernière minute : le 4 avril 2018, après avoir annoncé deux jours auparavant un accord avec les Nations unies sur le sort des migrants africains,  Benjamin Netanyahu a cédé aux pressions de son extrême droite. Les dizaines de milliers de migrants qui espéraient avoir trouvé un sursis, restent suspendus à sa prochaine volte-face.

De nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer Israël et son plan de « rapatriement » qui consiste à renvoyer les réfugiés et demandeurs d’asile africains dans leur pays d’origine. Les premiers « retours volontaires » doivent débuter au mois d’avril. Le plan vise près de 36 000 migrants, la plupart originaires d’Erythrée* et du Soudan.

Des pilotes et 150 membres d’équipages de la compagnie El Al l’ont déjà annoncé: pas question pour eux d’assurer les vols des retours volontaires et de participer à un « acte de barbarisme« . Ils appellent les employés des compagnies turques et jordaniennes, qui sont pressenties pour les remplacer, à les imiter.

Une quarantaine de survivants de l’Holocauste, des rabbins, des médecins, des écrivains, des personnalités du monde des sciences, des anciens ministres, près de 150 enseignants et des milliers d’étudiants ont pris position contre cette décision du Premier ministre Benjamin Netanyahu. Ils dénoncent l’injustice et l’immoralité de ces retours forcés qui mettent en danger la vie des réfugiés.

« Nous comprenons la détresse des habitants des quartiers sud de Tel Aviv qui accueillent un grand nombre de résidents étrangers. Mais nous sommes convaincus qu’il y a une façon plus humaine et des moyens plus adaptés pour régler ce problème (…) Nous ne devons pas oublier ce que nos parents et grand-parents ont enduré il y a 70 ans, quand ils ont frappé aux portes des nations et qu’elles leur ont claqué la porte au nez« .

D’aucuns dénoncent la politique de « préservation de la judaïté » d’Israël que mène l’actuel gouvernement, au détriment des valeurs morales juives,  celle du « Tikkoun olam » (réparation du monde, c’est-à-dire la « justice sociale »).

Où vont être renvoyés les Erythréens et les Soudanais ?

Centre de rétention de Holot, dans le Neguev. Ali, demandeur d'asile, d'origine soudanaise. Extrait de "Holot, atteinte à la dignité humaine" Amnesty International

Centre de rétention de Holot, dans le Neguev. Ali, demandeur d’asile, d’origine soudanaise. Extrait de la vidéo « Holot, atteinte à la dignité humaine » © Amnesty International

La mesure concerne 35 300 réfugiés et demandeurs d’asile, selon l’organisation d’aide aux réfugiés et demandeurs d’asiles, ASSAF. 92% d’entre eux sont érythréens et soudanais qui ont fui la guerre civile et les persécutions. Sont concernés tous les hommes de moins de 60 ans. Quelques 1 500 demandeurs d’asile, détenus dans les centres de rétention israéliens seront également expulsés.

Certains réfugiés sont là depuis plus de 20 ans et ont un emploi. Les enfants poursuivent des études.

Le retour dans leur pays d’origine serait les condamner à un sort impitoyable.

Une commission d’enquête des Nations unies en Erythrée a dénoncé des crimes contre l’humanité, largement répandus et systématiques, et indiqué que 5 000 personnes quittaient le pays chaque mois. Quiconque tente de quitter le pays est considéré comme un traître. Il n’y a pas si longtemps les garde-frontières érythréens percevaient des primes en tuant leurs compatriotes qui franchissaient la frontière.

La réaction du chef de l’Etat érythréen Isaias Aferwerki à l’annonce du plan de rapatriement israélien est symptomatique de l’état d’esprit : « le montant de l’aide au retour est trop faible. Ils méritent plus« .

Au Soudan, le chef de l’Etat Omar el-Béchir est sous le coup d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité au Darfour.

Du Soudan du Sud, Salva Kiir a fait une autocratie qui mène la chasse à tous les opposants et aux ethnies qui ne sont pas de son ethnie dinka.

En Europe, Erythréens et Soudanais voient leur demande d’asile acceptée, respectivement à 80% et 70%. En Israël, 4 Erythréens ont obtenu l’asile, aucun Soudanais.

Actuellement, presque tous les Erythréens et les Soudanais disposent de visa temporaire qu’ils doivent renouveler tous les trois mois. Le gouvernement a annoncé en janvier 2018 qu’ils ne seront plus renouvelés. Les migrants africains devront rentrer chez eux ou seront dirigés vers le Rwanda et l’Ouganda**.  On leur accordera une prime de 807 € et ils seront accompagnés dans leur réinstallation. A partir d’avril, cette prime commencera à être réduite. Les employeurs de migrants seront frappés d’une amende.  Ceux qui refuseront de partir seront emprisonnés pour une durée indéterminée.

L’Ouganda et le Rwanda se défendent officiellement d’avoir accepté cet accord, mais, Paul Kagamé a affiché tout au long de ces deux dernières années une entente cordiale avec Benjamin Netanyahu, et l’Ouganda a une longue tradition de coopération militaire avec Israël. Par ailleurs, il y a déjà eu des expulsions en direction de ces pays qui, ensuite, ont expulsé les Soudanais vers leur pays.

Israël a été parmi les premiers Etats à signer la Convention internationale sur la protection des réfugiés du 28 juillet 1950.

Encore un mur

Israël, qui a plusieurs murs à son actif (au Liban, sur la bande de Gaza, et les Territoires occupés) a pratiquement fini de construire son « mur » contre les clandestins venant d’Afrique sur une longueur de 230 kilomètres. L’ouvrage, dont la construction a débuté en novembre 2010 en pleine floraison des printemps arabes, court du Sinaï jusqu’à la mer Rouge.  Selon le quotidien américain The Wall Street Journal, il aurait coûté 340 millions d’euros.

Les autorités prétendent que le mur de sa frontière sud aurait fait chuter le nombre d’entrées illégales de 16 000 à 18 en un an.

Double jeu

Il y a quelques mois, Israël, par la voix de son Premier ministre, annonçait encore son grand retour en Afrique, lors du sommet de la Communauté des Etats de l’Ouest africain. Un « grand » retour qui faisait suite aux votes du Sénégal et de l’Egypte en faveur de la résolution 2334 du Conseil de sécurité des Nations unies demandant à Israël de stopper l’implantation des colonies dans les Territoires occupées et Jérusalem-Est.

Quelques mois plus tard, l’offensive de charme était renvoyée dans les cordes, avec l’annulation du sommet Afrique-Israël au Togo, non pas en raison des violentes manifestations à Lomé de septembre, mais sur la pression de plusieurs Etats dont l’Afrique du Sud*** et les pays du Maghreb.

L’Organisation de la libération de la Palestine n’a pas manqué de les remercier de cette annulation.

Israël ne désespère pas d’obtenir un siège d’observateur à l’Union africaine.

_____________

Samuel Cohen, Asmara, Erythrée. 2005. En charge de la synagogue. Cette année-là, la communauté juive comptait 6 personnes.

*Les premiers juifs qui se sont installés en Erythrée sont venus du Yémen, puis de Turquie et d’Italie entre la fin du XIXe et le début du XXème siècle. La communauté n’a jamais compté que quelques centaines de membres. C’est en octobre 1944, après une série d’attaques contre des postes de police et un attentat contre le siège de l’état-major britannique à l’hôtel King David à Jérusalem,  que 250 prisonniers, majoritairement des militants de l’Irgoun, sont déportés en Erythrée. Parmi eux, deux futurs premiers ministres israëlien, Yitzhak Shamir, et Menahem Begin.

**Israël a noué depuis longtemps des relations avec l’Ouganda qui abrite une toute petite communauté de juifs de l’ethnie baganda (1000 personnes), à l’est du pays. Toutefois, ce sont des liens commerciaux qui unissent les deux pays: aide militaire et agricole. Israël, très présent dans les années de la présidence de Milton Oboté, et au début du « règne » de Idi Amin Dada, avait construit l’extension de l’aéroport d’Entebbe, ce qui lui a permis d’intervenir dans le sauvetage des otages d’un avion Air France, détourné par des terroristes pro-palestiniens, en 1976 (Idi Amin Dada avait rompu tout contact avec Israël pour se rapprocher de la Libye). Le frère aîné de l’actuel premier ministre israélien, Jonathan Netanyahu, qui dirigeait le commando des Forces spéciales a été tué dans l’opération par un soldat ougandais.

*** L’Afrique du Sud est un des pays africains les plus virulents à l’égard d’Israël. L’Etat juif avait des relations très étroites avec le régime de l’apartheid: il lui a fourni de l’aide militaire et a continué à l’approvisionner durant le boycott international.

 

Sur le bureau

Magazine +972 Une plateforme d’informations publiés par des journalistes israéliens et palestiniens. Beaucoup d’articles sur le plan de rapatriement des réfugiés africains.

Amnesty international, Israël (site en anglais). Un dossier complet sur la question des réfugiés et demandeurs d’asile. Vidéos, interviews, photos.

Quarante ans après la prise d’otages d’Entebbe: les révélations des archives diplomatiques. Superbe webdocumentaire du journal Le Monde sur le détournement d’avion de 1976.

Juifs en Erythrée. Marco Cavallarin. Photos Marco Mensa. Editions Ethnos/Africa Mediterraneo.

Sur le site

Si les journalistes ne sont pas déjà au courant... Article 16/9/2015 sur la liberté de la presse au Soudan et au Soudan du Sud.
Human Rights Watch enquête sur les viols collectifs de Tabit. Article 12/2/2015

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