Tanzanie: le président Magufuli fait table rase

Les supporters du président John Pombe Magufuli


John Pombe Magufuli
, le « bulldozer », aura mis moins de deux ans pour chambouler le terrain. Le président, élu sur sa réputation d’homme intègre et travailleur en octobre 2015, a déblayé ses opposants, muselé la presse, et fait trembler les sociétés minières internationales. Que va-t-il construire?

Tout un symbole

Les premiers actes furent accueillis avec respect et presque recueillement: les malades dorment à même le sol de l’hôpital national Muhimbili, les équipements ne fonctionnent pas ? Il démet de ses fonctions le directeur administratif* et renvoie les membres du comité de direction.

Quoi ? 100 000$ de dépenses pour la séance inaugurale de la nouvelle Assemblée nationale ? Ce sera 7 000$ et pas un sou de plus.

Pourquoi dépenser autant pour des cérémonies célébrant l’indépendance nationale alors que le système de santé tanzanien n’est pas capable de contenir une épidémie ? Le budget prévu pour ladite célébration sera affecté à une campagne de santé. Et ce jour-là, le 8 décembre, les Tanzaniens célébreront la fête nationale en se mobilisant pour une journée citoyenne de nettoyage de leurs villes et de leurs bourgades. Les cartes de voeux du Nouvel an sont supprimées dans les administrations pour faire la chasse au « gaspi ».

Et afin de bien faire comprendre de quoi est fait son programme anti-corruption, John Magufuli renvoie le directeur du port de Dar-es-Salam, et dissous son conseil d’administration, ordonne la chasse aux fonctionnaires « fantômes », qui devrait faire économiser 2,6 millions de dollars par mois à l’Etat.

Le pays est, rappelons-le, classé 116 sur 176 dans l’index de perception de la corruption, publié par l’organisation Transparency International.

Le « grand nettoyage » rêvé par le « père » de l’indépendance Julius Nyerere serait-il en marche ?

Le hashtag #WhatWouldMagufuliDo sur Twitter

Sur Twitter. « Je voulais acheter un morceau de poulet pour compléter mon riz quand je me suis demandé ce que Magufuli ferait » à ma place.

Main de fer

Les réseaux sociaux tanzaniens s’en donnent à coeur joie et l’hashtag #WhatWouldMagufuliDo (ce que ferait Magufuli) rend compte de la popularité du nouveau chef d’Etat. Mais dès le 15 janvier 2016, le temps se gâte: l’hebdomadaire Mawio est interdit de publication pour avoir publié des informations « incendiaires » sur la situation politique à Zanzibar. Le ministre de l’Information souligne que le magazine « menace la paix, la stabilité, la paix du pays« .

Quelques jours plus tard, c’est au tour de l’hebdo économique, The East African (groupe The Nation Media, Kenya*) de disparaître des étalages. Selon le gouvernement, il n’a pas les autorisations nécessaires pour être vendu en Tanzanie. Cela fait 20 ans qu’il y est distribué.

Une caricature et une critique de la position de la Tanzanie sur la situation congolaise n’ont pas plu au président. Le journal reparaîtra un an plus tard, mais entre-temps, l’étau se sera resserré sur les média.

En novembre 2016, le Parlement vote la loi sur les média (Media Service Act). Fini, le Conseil national des média indépendant, désormais c’est le gouvernement qui décide des affaires de la presse, du blogueur à la télévision. C’est lui qui donne les cartes de presse, les autorisations. La loi renforce également les sanctions sur la diffamation, les fausses nouvelles (une loi précédente interdit la publication de statistiques non officielles), toute information qui menace -et on prend son souffle avant de lire !- « les intérêts de la défense, de la sécurité, de l’ordre public, des intérêts économiques de la République unie, la moralité et la santé » sans oublier les informations qui « incitent à la haine, au mépris et à la désaffection à l’égard de l’autorité légale du gouvernement« .

… la Justice, l’opposition

En février 2016, c’est au corps judiciaire que John Magufuli s’en prend. Il assure respecter l’indépendance de la Justice, mais il veut un rapport sur la « productivité » des magistrats et des juges sur les dossiers de corruption et d’évasions fiscales.

Au mois de juin, le parti présidentiel Chama Cha Mapinduzi (CCM) a de quoi se réjouir: tous les meetings politiques de l’opposition sont interdits pour une durée indéterminée.

Le 7 septembre 2017, le député de l’opposition Chadema et président de la Tanganyka Law Society, Tindu Lissu est victime d’une tentative d’assassinat, à Dodoma. L’avocat, emprisonné 6 fois en un an, avait parlé de John Mugufuli comme un « petit dictateur ». Un groupe d’inconnus balaie sa voiture de tirs. Il en réchappe de justesse avec 6 balles dans le corps et depuis, dénonce un complot de l’Etat.

… les sociétés minières étrangères

Cela fait plus d’un siècle que les minéraux sont exploités en Tanzanie. Les permis d’exploitation et les conditions fiscales ont toujours été très favorables -beaucoup trop, aux dires des experts- aux investisseurs étrangers, et les exportations baignées d’opacité, mais …

En mai 2017, la sentence tombe : le ministre de l’énergie et des ressources minérales, Sospeter Muhongo**, est « démissionné » par le président Magufuli.

Une commission d’enquête vient de révéler que les chiffres d’exportations d’or et de cuivre de la société Acacia Mining Plc, filiale de l’entreprise canadienne Barrick Gold, sont sous-estimés. Les autorités suspendent l’exploitation des 3 mines sur le territoire.
L’or représente 31% des exportations tanzaniennes de minéraux mais ne « pèse » que 4% dans le PIB. Il rapporte 137 millions de dollars par an, selon le rapport Mining in Africa, présenté par la Banque mondiale et l’Agence française de développement.

Devant les protestations des Canadiens qui menacent de fermer l’une de leurs mines, une seconde commission est formée et épluche 20 ans d’archives de l’entreprise. Les résultats ne font que confirmer la fraude et, fin juillet, le gouvernement impose un redressement fiscal, d’un montant total de 190 milliards de dollars, et réclame 150 milliards de dollars de pénalités de retard. La somme avancée résonne comme un coup de poing sur la table.

"Je voulais prendre un taxi pour rentrer chez moi et après m'être demandé ce que ferait Magufuli" à ma place...

Sur Twitter: »Je voulais prendre un taxi pour rentrer chez moi et après m’être demandé ce que ferait Magufuli »…

En octobre 2017, Acacia Mining présente un projet de société copartenaire avec l’Etat (16% des parts) et un partage 50/50 des bénéfices. Elle propose de payer 300 millions de dollars sur les 340 milliards réclamés, le reste « en plusieurs échéances« . Les services de comptabilité seraient rapatriés de Londres à Dar-es-Salam, et le siège de la future société de Johannesburg à Mwanza, en Tanzanie.

La proposition doit encore être approuvée par les actionnaires.

Mais dès septembre, le « bulldozer » s’intéressait aux comptes de la société britannique Petra, qui exploite les diamants tanzaniens, donnant le ton aux futures négociations sur l’exploitation du gaz off-shore.

 

En 2003, le gouvernement tanzanien engage une société d’audit américaine sur les exportations d’or suite à des inquiétudes concernant la pratique d’évasion fiscale et de fraude au sein des sociétés minières. Les termes du choix de l’agence de Alex Stewart Assayers sont sujets à interrogation:  elle est exemptée de taxes, n’a pas été mise en concurrence, elle n’a aucune expérience en exploitation minière et touchera 1,9% des  royalties des exportations d’or réduisant la part du gouvernement à 1,1% (…) L’audit coûta 70 millions de dollars au gouvernement tanzanien sans avoir révélé de failles dans les comptes des grandes compagnies minières étrangères.

____________

*Le budget de la cérémonie passe de 100 000$ à 7 000 $

** The Nation Group a été fondé il y a 50 ans par l’Aga Khan à Nairobi. Le prince Karim al-Hussaini (10 millions de fidèles de la religion ismaélienne) a passé son enfance au Kenya. Il a investi dans plusieurs domaines dans la région, et sa fondation a été très active sur l’île de Zanzibar.

** Sospeter Muhongo avait déjà été épinglé dans un scandale financier sous la présidence précédente, mais John Magufuli lui avait manifesté toute sa confiance en le gardant dans son gouvernement.

Sur le bureau

Just how much gold does Tanzania have. Article de The East African du 5/06/2017.
Quelques chiffres extraits du premier audit sur les exportations.

Mining in Africa.Banque mondiale et l’Agence française de développement. Une étude très détaillée (183 pages) sur l’impact des exploitations de l’or dans le développement socio-économique des communautés locales du Mali, Ghana et de la Tanzanie.

Sur le site

Surveiller les mines d’uranium de Tanzanie. 17/02/2014.
Elections générales: la Tanzanie a rendez-vous avec l’histoire. 24/10/2015.

 

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