Somalie : petite histoire des missions chrétiennes

Carte postale de la cathédrale de Mogadiscio, avant 1991

Carte postale de la cathédrale de Mogadiscio, avant 1991.

Selon le diocèse de Mogadiscio, en 2004, il y avait une centaine de fidèles catholiques en Somalie. Aujourd’hui, -si on exclut les soldats de la mission de l’Union africaine- ils ne seraient plus qu’une trentaine, auxquels l’évêque de Djibouti, Giorgio Bertin, administrateur apostolique, rend visite quand la sécurité le permet.

Ces catholiques, majoritairement des Somaliens d’origine bantoue, sont tenus aujourd’hui à la discrétion, voire la clandestinité. Giorgio Bertin célèbre la messe à domicile quand il visite les projets de l’organisation catholique Caritas, à Mogadiscio.

Il n’y a plus de prêtre en Somalie.

En 2013, le gouvernement a même interdit la célébration de la fête de Noël avant de revenir sur sa décision en 2015. Une concession minime.

Les shebabs ont attaqué un campement de la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM) qui fêtait Noël en 2014, tuant quatre personnes.

La cathédrale de Mogadiscio. 2015.

La cathédrale de Mogadiscio. 2015.

De l’origine des missions

Les premiers missionnaires chrétiens ont débarqué en territoire somalien au début du XXème siècle. A l’époque, le territoire est divisé en chefferies et sultanats. Britanniques et Italiens sont en train de finaliser l’achat de terres avec les chefs de clan.

Sur ce qui deviendra le protectorat britannique du Somaliland, la question est vite tranchée par les autorités : pas de prosélytisme chrétien en terre musulmane pour ne pas provoquer des extrémistes, mais les actions charitables (orphelinat, soins) pour venir en aide à la population sont tolérées.

Côté italien, on ne peut négliger cet apport spirituel à la communauté des colons italiens qui s’installent.

Les premiers missionnaires qui posent le pied en 1903 dans le sud de la Somalie, sont de l’ordre des Trinitaires (ou Mathurins)*, un ordre d’origine française. Ils propagent leur foi au milieu de la communauté bantoue, constituée de descendants d’esclaves, situés en dehors de la hiérarchie clanique traditionnelle, et donc traités comme des serfs par les autres Somaliens.

Photo extraite d'un album de la mission des Trinitaires à Gelib. L'album contenait 137 photos prises entre 1910 et 1924, vendu par la maison The Wayfarers

Photo extraite d’un album de la mission des Trinitaires à Gelib (Jilib). L’album contenait 137 photos prises entre 1910 et 1924, vendu par la maison The Wayfarers http://wayfarersbookshop.com

Les Trinitaires se consacrent à l’assistance aux déshérités et à l’éducation. Ils fondent une léproserie à Jilib (Gelib), à quelques kilomètres au nord de Kismayo.

On compte en 1913 entre 100 et 200 catholiques agrégés autour des missions.

Les premières soeurs de Consolata arrivent en Somalie italienne en 1924.

Le prince-alpiniste Louis-Amédée de Savoie s’est retiré à Mogadiscio six ans auparavant, donnant une impulsion nouvelle à la colonisation. L’arrivée au pouvoir de Mussolini et de ses chemises noires fera le reste.

En 1928, les résidents de Mogadiscio voient s’ériger une cathédrale en plein centre-ville, sous l’impulsion du gouverneur Cesare Maria De Vecchi, un général, fervent militant fasciste, bien décidé à christianiser les Somaliens. La communauté des fidèles est alors forte de 20 000 catholiques, pratiquement tous des colons.

En 1935, les missionnaires luthériens, d’origine suédoise, qui exerçaient dans le sud de la Somalie italienne, sont priés de quitter le territoire par l’administration italienne.

Peu à peu, les Trinitaires sont remplacés par les frères mineurs (Franciscains).

En 1940, l’évêque de Mogadiscio, Franco Filippini estime le nombre de catholiques à 40 000 entre les régions de Juba et de la Shebelle.

Le Somaliland, « terrain protégé »

Les Anglicans n’ont pas la fibre missionnaire. Dans les recueils historiques, un seul missionnaire, décrit comme « indépendant », John Ethelstan Cheese, passé auparavant dans les camps des bédouins palestiniens, arpente le Somaliland à partir de 1925. Mais sa quête mystique l’amène à fréquenter le mouvement soufiste. Il y gagne la réputation d’être « l’homme le plus saint » du Somaliland. L’homme restera 33 ans dans le pays.

Les missionnaires italiens ne désespèrent pas de mettre un pied dans le protectorat britannique.

Au début des années 30, Pacifico Tiziano Micheloni, un capucin, qui oeuvrait à Aden, obtient un permis de résidence temporaire de 4 mois à Berbera. Il entreprend une longue visite de toute la Somalie avant d’être nommé officiellement vicaire apostolique. Mais, les Britanniques restent soucieux de ne pas mécontenter leurs colons. La mission de Berbera sera encadrée même si les autorités à l’époque reconnaissent que l’assistance aux pauvres est une nécessité dans ce pays. L’expérience des révoltes du « Mad Mullah » (Mohamed Abdullah Hassan) et de Muhammad Ahmad au Soudan, à la fin du siècle précédent, leur ont appris qu’ils ne faut pas entrer dans la sphère de l’Islam.

Quelques années avant l’indépendance du Somaliland, une petite communauté d’Italiens, venus d’Erythrée et de Somalie, s’est constituée à Hargeisa et réclame instamment l’autorisation de bâtir une école catholique. Le clergé de Londres met aussi la pression. Rien n’y fait.

Les méthodistes et les mennonites, implantés en Somalie italienne en 1953**, se verront signifier la même fin de non-recevoir.

En janvier 1959, le Somaliland compte 323 catholiques, dont 68 Somaliens et 71 originaires d’Asie.

Décolonisation

Le nombre de catholiques diminue drastiquement en Somalie après la Seconde guerre mondiale.

En 1950, ils ne sont plus que 8 500. Les catholiques gèrent encore une vingtaine d’écoles. Le ton va changer. En 1963, l’enseignement du Coran est introduit dans le cursus scolaire. Trois missionnaires sont expulsés.

Les mennonites intronisent leur premier pasteur d’origine somalie en 1975. Auparavant actifs dans le secteur agricole, ils n’ont plus le droit d’exercer dans un autre domaine que celui de l’assistance médicale.

En 1970, on ne compte plus que  2 600 catholiques.

Sous le régime de Siad Barré, l’étau se resserre : en 1976, toute activité missionnaire est interdite par les autorités. Les biens des missions chrétiennes sont confisqués.

Le 9 juillet 1989, Mgr Salvatore Colombo, est assassiné en pleine messe, dans la cathédrale de Mogadiscio. Il ne ménageait pas ses critiques à l’égard de la dictature. Un an plus tard, la guerre civile fait rage et chasse Mohamed Siad Barré du pouvoir.

Mais le conflit ne s’arrête pas là. Les vainqueurs se disputent le « trône du shah » (origine supposée du nom « Mogadiscio »). Durant cette nouvelle phase de conflit, Somaliens, humanitaires et journalistes croisent dans les rues de Mogadiscio et de Merca des silhouettes d’occidentales sous des voiles très catholiques. Elles sont une poignée d’irréductibles qui parviennent encore à passer les lignes de front, sans gardes du corps. La cathédrale de Mogadiscio n’a plus de toit mais possède encore 4 murs. Des personnes déplacées viennent encore y trouver quelque refuge.

Quatre missionnaires seront assassinés au cours des années suivantes : le père Pietro Turati, responsable des missions de Kismayo et Gelib (1991), la doctoresse Graziella Fumagalli (1995), volontaire de Caritas Italie, qui travaillait dans un centre de lutte contre la tuberculose à Merca. Un centre initié par sa compatriote, elle aussi, volontaire catholique, Annalena Tonelli. Elle-même sera assassinée à Borama au Somaliland en 2003, après 30 ans passés au service des Somaliens. Enfin, une religieuse Consolata, Leonella Sgorbati sera abattue avec son garde du corps en septembre 2006, dans la capitale somalienne.

Tout au long de ces années, la cathédrale de Mogadiscio subira les assauts des groupes armées.

En dépit de la mise sur  pied d’un gouvernement de transition en 2012, la situation est devenue trop dangereuse pour qu’un missionnaire chrétien se risque en Somalie. L’aide « catholique » *** finance des projets menés par des organisations locales.

Au Somaliland, tout non Somali peut pratiquer sa foi, mais la Constitution, basée sur les principes de la Sharia, interdit aux musulmans de se convertir et toute activité missionnaire chrétienne est bannie.

Paradoxalement, en avril 2015, un tweet annonçait que les travaux de réhabilitation d’une église catholique étaient en cours à Hargeisa, au Somaliland.

Travaux de réfection d'une église catholique à Hargeisa

Hargeisa, Somaliland. Travaux de réfection d’une église catholique. Photo transmise par le journaliste Rooble Mohamed, via Twitter.

 

La Somalie compte 11 millions d’habitants dont 99,8% sont des musulmans sunnites.

 _________
* Le nom complet est : Congrégation de la Très Sainte Trinité et des captifs
** Entre 20 et 30 conversions à l’actif des mennonites.
*** Hormis Caritas, le Catholic Relief Service, agence américaine, est présent en Somalie depuis de nombreuses années. Installé en 1964, le bureau a cependant fermé en 1994 à Mogadiscio. L’organisation est revenue en 2011, mais est dirigée depuis Nairobi, au Kenya.

Sur le bureau

British Somaliland: An Administrative History, 1920-1960. Brock Millman. 2014.

Echoes of the past in Mogadishu cathedral. Article et photos de la cathédrale de Mogadiscio, par Will Swanson sur la plateforme de reportages The Beacon.

Curiosités : le blog des missions catholiques en Somalie, avec deux portraits de missionnaires : Gregory Fidel, un Somalien converti du clan Isak, et le père Pietro Turati.
Pour en savoir plus sur l’album de photos qui fut vendu par The Wayfarers Bookshop (Canada), spécialiste des ouvrages rares sur les voyages et explorations.
Enfin, un blog original, Mogadiscio Images, animé par un ancien résident britannique, Rick Davies, qui collectionne les photos anciennes de Mogadiscio.
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