Elections Ouganda : changer ou garder le même président ?

Stade national Mandela, Kampala (Ouganda). 30 mai 2010. Le président ougandais, Yoweri Museveni participe à un match de football symbolique de 10 mn, à l'occasion d'une journée du souvenir des victimes de guerre.

Stade national Mandela, Kampala (Ouganda). 30 mai 2010. Le président ougandais, Yoweri Museveni participe à un match de football symbolique de 10 mn, à l’occasion d’une journée du souvenir des victimes de guerre. © Evan Schneider/Nations unies.

8 candidats à la présidence sont en lice pour les élections du 18 février 2016. Si l’actuel chef de l’Etat Yoweri Museveni est assuré de l’emporter -ce qui rend quelque peu ennuyeux l’événement- l’analyse de la répartition des votes vaudra réflexion.

Le président ougandais, âgé de 71 ans, dont 30 au pouvoir, dispose historiquement d’une base solide dans les zones rurales. Le Mouvement national de résistance (NRM) a construit un réseau d’autogouvernements communautaires, directement inspirés des comités de résistance de la guerre civile, depuis les années 80. C’est donc, là qu’il est en train de flatter l’électeur, accompagné de sa femme, tous deux en tee-shirt jaune poussin, la couleur du parti. Il a les moyens de parcourir le pays.

Sur le plan international, il est en disgrâce auprès des donateurs après quelques affaires retentissantes de corruption et des objectifs de développement non tenues. Toutefois, Yoweri Museveni a su pousser quelques pions en envoyant ses troupes au Soudan du Sud et en Somalie, et ainsi faire oublier le gâchis des droits humains (censure de l’opposition, répression des homosexuels) dans son pays.

Le docteur Kizza Besigye, son médecin personnel du temps de la guérilla, et colonel à la retraite, est son plus vieil adversaire. Emprisonné pour « trahison » à plusieurs reprises. La première fois, quand il avait osé se présenter comme candidat en 2001 alors que le pays était encore sous le régime du parti unique. Kizza Besigye « roule » pour  le Forum pour le changement démocratique (FDC), le parti le plus consistant de l’opposition. Il fut l’initiateur de la marche contre la cherté de la vie, Walk to Work, en 2011, quelques semaines après son échec à la présidentielle. Les électeurs saluent sa ténacité et son courage. Défait à quatre élections présidentielles, il n’a pas dit son dernier mot mais son discours a perdu en tonus.

L’ex Premier ministre (2011-2014) John Patrick Amama Mbabazi, qui était officier de renseignements -tout en ayant fondé un réseau clandestin d’opposants- du temps de Idi Amin Dada (1971-1979), a quelques squelettes dissimulé dans ses placards. Il a organisé le réseau d’informations du NRM. Pendant très longtemps, il a été l’une des personnalités les plus populaires au sein du parti présidentiel, avant que la faction pro-Museveni lui mène une guerre acharnée jusqu’à sa démission le 19 septembre 2014. Il a entraîné quelques déçus du NRM avec lui. La population ougandaise ne le porte pas particulièrement dans son coeur en raison de son rôle au gouvernement. Sa candidature en tant que membre du Go Forward, affaiblit d’autant les votes pour Besigye.

Les deux partis avaient tenté d’unir leurs forces au sein de l’Alliance démocratique (TDA) contre Museveni, mais ils n’ont pu se mettre d’accord sur les répartitions des circonscriptions (septembre 2015).

Le débat, retransmis par la télévision NBS (début du débat à 1h30 !)

 

Il y a plus de stock de gaz lacrymogène dans les postes de police que de médicaments dans les hôpitaux

Maureen Kyalya, lors du débat du 15 janvier 2016, NBS.

Exilée pendant une dizaine d’années au Royaume-Uni, où elle a étudié le droit, la princesse Maureen Kyalya , 41 ans, a entamé une carrière de travailleuse sociale auprès des communautés de base, à son retour au pays. Elle a coordonné un programme régional de lutte contre la pauvreté  après avoir échoué aux élections parlementaires en 2011. Son père était maire de la ville de Jinja, sous l’étiquette du parti démocratique (Democratic Party) mais aussi héritier d’un royaume du Busoga. Sa mère a été députée du NRM. Ce n’est pas la première fois qu’une femme se présente à une présidentielle. La femme de l’ancien dictateur Miria Obote (2006), et Betty Kamya (2011), fille du dirigeant de l’Alliance fédérale pour l’Ouganda l’ont précédée.

Le vétérinaire, Obed Bwanika, 58 ans, est aussi un vétéran de la course à la présidence. Il n’a obtenu jusque là que des taux de votants en dessous de 1% de l’électorat. Mais de tels scores sont communs à  tous les candidats de l’opposition excepté Kizza Bisigye.

Comparaison des scores de Yoweri Museveni et Kizza Bisigye avec le taux de participation des dernières élections

Cette perspective n’a pas découragé, le pasteur Elton Joseph Mabirizi, candidat indépendant lui aussi, âgé de 40 ans, qui s’est montré très à l’aise lors du débat de l’hôtel Serena du 15 janvier 2016. Elle n’a pas découragé  non plus Venansius Baryamureeba, un universitaire de 47 ans, qui enseigne les mathématiques appliquées, dans une université de Kampala. Il est apparu comme « absent » et manquant de cohérence, confronté à ses adversaires lors du même débat.

Enfin, le major général, Benon Biraaro, 57 ans, a, pour lui, un sens aigu des événements. Il sait et dit ce qui attend les candidats : censure, restrictions, répression, et fraudes électorales. Numéro 5 dans le commandement de l’armée ougandaise, il a pris sa retraite en 2008, sous des accusations de corruption. Son organisation LIFT (Local Investment for Transformation) aurait un tant soit peu dévié de son but de sortir  l’Ouganda de la pauvreté par le développement. Mais ses rapports avec le président étaient tendus depuis quelques années.

Le débat retransmis par NBS, le premier du genre en Ouganda, a été boudé par Yoweri Museveni qui a déclaré qu’il n’avait pas le temps pour ce genre d’événement « non planifié » en pleine campagne électorale (sic !).

71% des Ougandais n’auraient pas de poste de télévision.

Limiter les droits d’expression politique

Les élections ougandaises ont toujours été strictement encadrées. Durant les années « sans parti »¨*, les partis contestataires, n’avaient pas le droit d’utiliser les noms des groupes politiques qu’ils représentaient lors des campagnes électorales. La vie des partis  (financement, autorisation de réunion) était par ailleurs étroitement contrôlée.  Yoweri Museveni avait pris l’habitude d’intégrer dans son gouvernement les voix dissidentes, le NRM devenant ainsi la grande matrice unificatrice.

Depuis l’instauration du multipartisme (2005), la répression s’est étoffée. Les opposants subissent agressions et arrestations relayées par les menaces de mort des partisans du général-président. L’emprisonnement de son coreligionnaire, qui l’avait aidé à prendre le pouvoir, le général Sejusa, le 31 janvier 2016 est le dernier épisode du genre.

Cet ancien proche s’est démarqué en 2013 en déclarant que Yoweri Museveni «avait fait son temps» qu’il devait faire place à une nouvelle période de réconciliation nationale. Après cette déclaration, il s’était prudemment envolé pour le Royaume-Uni pour quelques mois. De retour dans son pays, il n’a jamais cessé ses critiques à l’égard du gouvernement. En juin dernier, il avait déjà fait un court séjour en prison.

30 ans de pouvoir

Comme beaucoup de chefs d’Etat, Yoweri Museveni a fait réviser la Constitution par « ses » parlementaires en 2006. Il aurait payé 3000 $ chaque député pour obtenir leur vote. Et ce, juste après avoir rétabli le multipartisme.

Entre 2003 et 2012, l’Ouganda a reçu 16 milliards de dollars d’aide extérieure, le plaçant à la 13ème place des pays les plus « aidés ». Cette manne représentait 42% du budget national en 2006, et elle était tombée à 24% en 2012. Les affaires successives de détournements de fonds ont contribué à refroidir les ardeurs des donateurs ainsi que la loi qui punit de prison à vie les homosexuels votée en décembre 2013.

La croissance reste soutenue (4,8%) bien que qu’elle ne soit pas au niveau escompté (7%). Les perspectives d’exploitation des ressources pétrolières ont été stoppées  en plein vol par l’effondrement des prix du baril.

Officiellement, le taux de pauvreté (1,90$/jour) a considérablement diminué : de 56% en 1992 à 19,5% en 2012. Mais le nombre de personnes à revenus « non réguliers » serait passé de 5,8 millions à 14,7 millions.  Alors que le taux de chômage affiché est de 3,8%, l’association The Jobless Brotherhood, indique que celui-ci serait  de 20,1% dans la réalité.

Entre 40 et 45% des électeurs  n’ont pas connu un autre président que Yoweri Museveni, ni d’autre structure que celle mise en place par le parti présidentiel.

La longévité des dirigeants africains au pouvoir

Au 1er février 2016. (CC) Marion Urban.

 

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*Les africanistes évoquent cette période comme une période de « démocratie du mouvement » où la critique et l’opposition existent, mais uniquement à l’intérieur du NRM.

Sur le bureau

Dr Besigye ‘s history. Sur le blog Semuwemba, animé par un militant ougandais au Royaume-Uni. Dans le détail, les années « guérilla » avec le gouvernement de Kampala.

 

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