«Si les journalistes ne sont pas déjà au courant…»

"The Citizen" a annoncé l'abandon de sa publication. (CC) Gregg Carlstrom/Flickr.

(CC) Gregg Carlstrom/Flickr.

Si les journalistes ne sont pas déjà au courant que dans ce pays, on tue les gens… Nous leur ferons une démonstration, en temps voulu. La liberté de la presse, ce n’est pas travailler contre son pays

Salva Kiir, 16 août 2015

Les deux dirigeants des Soudans,  ennemis dans le passé, partagent désormais le même objectif à l’égard de la presse: la faire taire à tout prix.

Pour que tout aille bien dans le meilleur des mondes, Omar el-Béchir et Salva Kiir emploient les mêmes méthodes: saisie de journaux, fermeture de média, harcèlements, emprisonnements, tortures de journalistes et assassinats.

Avec mention particulière pour le Soudan du Sud, qui a vu la mort de 4 journalistes, lors d’une embuscade, le 25 janvier 2015 et trois assassinats, l’un en 2012, Isaiah Ding Abraham Chan Awuol, le deuxième le 20 mai 2015 (James Raeth de Radio Tamajuz), et le dernier en date, trois jours après les menaces du président, celui de Moi Peter Julius.

Menacé de mort, le rédacteur en chef de The Citizen, un bimédia, télévision et journal, créé en 2005, a annoncé ces jours-ci qu’il quittait le métier.

Le journal avait dû fermer sur ordre du service national de la sécurité (NIS) le 4 août dernier, sous prétexte qu’un collaborateur aurait rencontré les opposants à Salva Kiir lors d’un séjour au Kenya voisin.

Depuis le 22 août 2014, un autre journaliste, George Livio, collaborateur de Radio Miraya, la radio de la mission des Nations unies, est emprisonné au Bahr-el-Ghazal occidental, sans qu’aucune charge ne soit retenue contre lui, et sans avoir pu rencontrer son avocat.

L’entretien de la censure, à Khartoum

Aucun média n’était établi à Juba, aujourd’hui la capitale du Soudan du Sud, avant la signature de l’accord de paix du 9 janvier 2005.

Toute la presse était cantonnée à Khartoum, et sous le joug du Conseil national de la presse. De temps à autre, les habitants du Sud-Soudan tombaient sur un exemplaire de journal ou parvenaient à capter la radio du Mouvement pour la libération du peuple soudanais (MLPS), les rebelles dirigés par John Garang.

A ce titre, donc, les journalistes de Karthoum répondaient aux injonctions des autorités nordistes. Toutes informations publiées sur le conflit -même les poèmes- qui déplaisaient aux dirigeants se soldaient par une confiscation des exemplaires du média, l’arrestation de l’auteur et d’un de ses supérieurs, les tortures, ou par l’interdiction de paraître pour les revues les plus engagées.

Pour ceux et celles qui seraient tentés de s’exprimer sur internet, les autorités ont prévu le cyber-blackout. En cas d’émeutes, tous les réseaux sont bloqués.

La méthode fait ses preuves jusqu’à  aujourd’hui : écrire sur le Darfour et les zones de conflit, les miliciens des Forces d’appui rapides (RSF), une manifestation, une arrestation arbitraire, le dialogue national, la corruption demande un certain doigté. L’auto-censure règne dans les rédactions.

Toutefois, de mois en mois, des journalistes continuent de faire leur travail et subissent les foudres du régime comme cette journaliste de Al-Sudani, qui, le 11 septembre 2015, est arrêtée par les services de sécurité pour être interrogée. Sa faute : avoir publié un reportage sur la pollution du Nil par les eaux usées d’un camp de l’armée.

Les membres de la profession ne manquent jamais de manifester leur colère à chaque incident avec plus ou moins de succès selon le contexte politique.

Le jour où les gens ne voudront plus de moi, j’irai dans la rue et ils pourront me jeter des pierres

Omar el-Béchir, 25 janvier 2011

L’apprentissage de la censure

Les premiers titres au Sud-Soudan ont émergé en 2006. A l’époque, le taux d’analphabétisme frise les 75% de la population*. Tout à l’euphorie du moment, les rédactions ont intégré des jeunes gens et jeunes filles sans véritable formation pour composer des journaux et des bulletins. Ce bouillonnement n’est pas sans dérapage, et les autorités intérimaires, elles-mêmes balbutiantes, réagissent au cas par cas en se référant à une « loi » personnelle qui consiste à satisfaire la volonté des puissants.

En 2007, le ministère de l’Information planche sur le cadre juridique dans lequel la liberté de la presse doit s’exercer. Après tout, la Constitution intérimaire prévoit la liberté de la presse ! Une fois les lois mises au point, Barnaba Marial Benjamin** traînera les pieds pour les proposer aux députés arguant que le Parlement est surbooké. Ce délai permet aux apprentis-dictateurs de faire valoir leurs points de vue, en douce. La première mouture des lois à laquelle  les professionnels de la presse avaient contribué, va ainsi être singulièrement altérée.

En attendant le vote, les services de sécurité se font la main. Intimidations et agressions constituent leurs « sports » favoris qu’on n’imagine pas sans l’assentiment du président. Aucun incident n’est condamné officiellement. Si, en 2011, l’emprisonnement pendant plusieurs semaines d’un journaliste, ayant critiqué le mariage de la fille du chef de l’Etat sud-soudanais, avec un ressortissant éthiopien, apparaît encore comme un malentendu, les années suivantes ne laissent aucun doute sur la nouvelle tendance du régime.

Des affaires de corruption éclatent. Les journalistes s’en font le relais. Amendes lourdes contre The Citizen qui a publié les accusations de corruption d’un ex-ministre des Finances à l’encontre de Pagam Amum, alors ministre de la Paix, (détenu après les événements de décembre 2013, et aujourd’hui réintégré comme secrétaire général du MLPS).

Mal en a pris une animatrice d’émission d’antenne libre aux auditeurs, qui critiquent la police, la voilà « cueillie » par les services de sécurité. Le directeur de la radio s’oppose à son arrestation, et la station est saccagée.

Un journaliste de Sudan Tribune qui interviewe les veuves de soldats sur leurs indemnités: 3 jours d’interrogatoires tandis que le journal en langue arabe Al-Khabar est suspendu pour avoir douté de la capacité du gouvernement de gouverner.

Les reporters internationaux subissent le traitement habituel : saisie de matériel, interrogatoire et accusations d’espionnage. Les dossiers « Soudan du Sud » du Comité de protection des journalistes (CPJ) et de Reporters sans frontières s’alourdissent.

Salva Kiir, interpellé, rétorque que les média ne connaissent pas leur boulot. Celui de complaire.

L’assassinat d’Isaiah Abraham, ancien major de l’Armée de libération du peuple soudanais, pasteur, et surtout chroniqueur respecté et libre dans ses opinions, éclate comme un coup de tonnerre. A cette date, on ne sait rien des « inconnus » qui l’ont tué ce 5 décembre 2012, à 6h du matin. Et sa famille s’interroge encore sur la présence, jugée un peu trop rapide, sur les lieux de l’assassinat, du commissaire de police. Sa mort provoque un concert de protestations nationales et internationales.

La censure meurtrière

Deux des trois lois sur la presse sont votées mi-2013. Les dirigeants de la toute nouvelle Autorité des média seront désignés par le président, et ce choix sera soumis au Parlement, par ailleurs dominé par le parti du président (160 sur 173 sièges). Le directeur de la radio-télévision national sera également nommé par le chef de l’Etat. Les journalistes n’ont que leurs yeux pour pleurer sur l’indépendance. Fin novembre, une nouvelle réglementation oblige les journalistes à s’enregistrer au ministère de l’Intérieur, en y déposant un CV. L’autorisation d’exercer est à discrétion des fonctionnaires.

Le 8 décembre 2013, les services de sécurité confisquent tous les exemplaires des journaux qui donnent le compte-rendu de la conférence de presse des opposants. Deux jours plus tard, c’est le rédacteur en chef de The Citizen qui est à nouveau interrogé pendant deux heures par la sécurité. Et le 15 décembre, c’est la reprise de la guerre civile. Les journalistes sont visés en fonction de leur appartenance ethnique et ne peuvent se rendre dans les territoires occupés par l’une ou l’autre ethnie (Nuer et Dinka). La couverture du conflit, au moment où la population a le plus besoin d’être informée, devient impossible.

Les accusations d’exactions des deux bords fusent. Les militants des droits de l’homme sont visés. Une vingtaine d’incidents sont recensés par le Syndicat des journalistes du Soudan du Sud (UJOSS) dans les trois premiers mois du conflit.

Le 19 mars 2014, le ministre de l’information, Michael Makuei Lueth***, interdit aux journalistes  d’interviewer les opposants. Provocateur-né, il n’aura de cesse de présenter sa propre version des événements, tueries ou discussions diplomatiques. Et ceux qui les démentent ou les commentent, sont accusés de faire de «la propagande hostile». Pas question pour les journaux d’évoquer le nouveau fédéralisme, proposé par Riek Machar, l’ex-vice président entré en rébellion. Les harcèlements se multiplient.

Le 8 octobre 2014, les députés sud-soudanais votent une loi qui autorise les services de la sécurité nationale d’arrêter tout suspect d’avoir commis ou d’être sur le point de commettre une offense.

Les journalistes échappent à la notion de crime par leurs simples écrits, selon les lois sur la presse désormais en vigueur, il n’en demeure pas moins des citoyens hautement suspects.  Avec la déclaration sans retenue de Salva Kiir -qu’il tentera de fléchir quelques jours plus tard après l’indignation qu’elle a provoquée- c’est un « permis de tuer » qu’il a octroyé à ses agents.

__________

* Le taux d’analphabétisme n’a pas changé au Soudan du Sud depuis 2005.

**Barnaba Marial Benjamin est actuellement ministre des Affaires étrangères.

*** Michael Makuei Lueth, juge de profession, qui a fait partie des équipes de négociations des accords avec le Soudan, a été décrit par un journaliste sud-soudanais comme quelqu’un «tout juste sorti de son camp de bétail» . Le journaliste vit au Royaume-Uni.

Sur le bureau

Men with no mercy : Rapid Support Forces Attacks against Civilians in Darfur, Sudan. Rapport de l’organisation Human Rights Watch sur les Forces d’appui rapides. 9 septembre 2015. (88 pages, en anglais).

Enquête nationale au Soudan du Sud sur l’audience des média. 18 octobre 2013. Internews (en anglais).

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