Soudan du Sud: sauver des vies, en détruire d’autres

@ UNHCR/T. Irwin.

@ UNHCR/T. Irwin.

Le Secure Livelihoods Research Consortium (SLRC), organisme britannique, a publié en mai 2015 un rapport (en anglais) Questions et défis soulevés par les opérations d’aide humanitaire de grande envergure, au Soudan du Sud .

Après avoir enquêté à Juba, la capitale, à Mingkaman dans l’Etat des Lacs et à Ganyiel, dans l’Etat de l’Unité, le SLRC offre une synthèse des actions menées par les organisations internationales et analyse les conséquences de celles-ci sur le tissu social et économique.

Le rapport rappelle les ambiguïtés de l’assistance humanitaire : sauver des vies c’est aussi en détruire d’autres.

CouverturerapportLivelihood

La situation au Soudan du Sud, du point de vue « humanitaire »

La crise humanitaire qui ravage le pays depuis décembre 2013 a fait appel à d’importants moyens financiers mobilisés dans l’urgence, à l’image de l’origine de l’Opération Lifeline Sudan (1989-2005), une énorme opération humanitaire basée au Kenya, qui consistait en grande partie à acheminer de l’aide par avion au Soudan du Sud. L’OLS a fait l’objet de multiples analyses universitaires pendant toute la durée de son existence.

Les auteurs du rapport de l’organisation britannique veulent éviter les principaux écueils de l’OLS: celui d’être une aide d’envergure, d' »urgence prolongée »,  et très souvent détournée par les groupes armés.

L’aide apportée au Soudan du Sud, au cours de l’année 2014, a consisté essentiellement à protéger la vie des déplacés et à les regrouper dans des camps plus ou moins formels sous la supervision des Nations unies.

100 000 personnes vivent actuellement dans ces « camps », notamment à Juba, Malakal, Bor et Bentiu.

Au début de l’année 2015, il y avait 6,4 millions de personnes qui avaient besoin d’aide, dont 1,5 million de déplacés et un demi-million de réfugiés dans les pays voisins.

Aujourd’hui, la famine menace : 2,5 millions de personnes ont besoin d’une assistance alimentaire.

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Des relations tendues avec les parties en présence

Les liens de la communauté internationale avec l’Etat du Soudan du Sud ont brutalement changé après décembre 2013. L’optimisme affiché aux premiers jours du dernier-né des Etats africains, s’est nettement assombri.

Des sujets sur lesquels les membres de l’Opération Lifeline Sudan *(entre 35 et 40 organisations non gouvernementales) fermaient pudiquement les yeux en leur temps, émergent aujourd’hui sous une lumière plus crue et violente.

Le président Salva Kiir et son rival Riek Machar s’offrent sans complexes, ni scrupules, un conflit sur le dos de leurs compatriotes et aux frais des organisations internationales.

De leur côté, les organisations n’ont plus du tout envie de participer à la prolongation d’un affrontement qui provoque autant de dégâts. Ce serait comme se tirer une balle dans le pied.

La récente expulsion de Toby Lanzer, le coordinateur de l’aide humanitaire des Nations unies -certes, dont le contrat s’achevait- pour avoir évoqué les crimes de guerre commis par les parties en présence, et l’avenir compromis du pays, témoigne de l’atmosphère: Juba n’a pas apprécié ce qu’il considère comme une ingérence dans les affaires d’un Etat sur le point de fêter ses 4 ans d’indépendance. Pour le gouvernement, Toby Lanzer est un « briseur d’espoir ».

En octobre 2014, le gouvernement avait fait tout juste machine arrière après avoir fixé un ultimatum aux organisations non gouvernementales pour renvoyer leur personnel de nationalité étrangère. La suggestion avait d’ailleurs temporairement galvanisé les réseaux sociaux sud-soudanais où les xénophobes avaient pu se répandre.

La polémique s’est depuis assoupie. Mais les autorités ont conservé l’idée nationaliste du projet, en imposant des restrictions sur les activités des ong(s) et compliquant certaines procédures d’agrément. Les humanitaires, d’une façon globale, sont vus comme les représentants de forces interventionnistes qu’il s’agit de recadrer au nom de la souveraineté nationale.

On pourrait rétorquer qu’au nom de l’intérêt de la nation, on pourrait éviter de s’entretuer, mais bon…

L’aide internationale creuse également son lot d’inégalités. Les moyens sont en fait investis dans les territoires où l’armée du Soudan du Sud et les rebelles s’affrontent aux dépens des régions stabilisées, qui pourraient bénéficier d’aide au développement. Une faille qui existait déjà du temps de l’OLS mais à cette époque, le Soudan du Sud faisait figure du « degré zéro du développement ». Ce n’est plus tout à fait le cas aujourd’hui.

Dans les lieux de conflits, les réseaux humanitaires locaux et internationaux ont remplacé les infrastructures d’Etat. Les fonctionnaires et leurs responsables ont fui, mais le gouvernement continue de mettre à leur disposition des budgets pour répondre aux demandes des citoyens, mais pas de ceux des circonscriptions concernées.

Les habitants se tournent alors vers les Ong(s) comme à Ganyiel, note le SLRC, lorsque les chefs traditionnels et autorités locales réclament des écoles au nom du droit des enfants à l’éducation ou le paiement des taxes sur les salaires des employés locaux, en complément de celles déjà acquittées auprès du gouvernement fédéral.

Du temps de l’OLS, il n’y avait pas d’Etat du Soudan du Sud. Force est de conclure que les dirigeants ont pris de très mauvaises habitudes dans la gestion des affaires publiques.

Le Mouvement pour la libération du peuple soudanais a pourtant remis en selle la « machinerie » de sa branche humanitaire (South Sudan Relief and Rehabilitation Commission**), et les rebelles n’ont pas été de reste pour créer leur propre agence d’aide. Chacun exerce dans sa zone selon ses intérêts.

Problème diplomatique pour les acteurs humanitaires : travailler avec les rebelles (ce qui consiste à payer des taxes, fournir des équipements -quelquefois sous la contrainte- et engager du personnel proposé par l’administration) prend la forme d’une reconnaissance du Mouvement pour la libération du peuple soudanais-dans-l’opposition (SPLM-IO). Or, les donateurs et  certaines associations ne souhaitent pas s’engager sur ce terrain, donc ne travaillent pas dans les zones rebelles. Ce qui fait apparaître l’aide comme étant partiale, et a le don d’exaspérer ceux qui portent fusil dans ces régions.

___________

* L’OLS  (Opération Ligne de vie pour le Soudan, dans sa traduction française) coûtait 1 million de dollars par jour, et était soumise aux diktats de Khartoum, notamment en ce qui concerne les autorisations de vol et d’atterrissage.

** Autrefois, la South Sudan Relief and Rehabilitation Agency, siègeant à Nairobi,  la réputation sulfureuse.

 

Et aussi sur le bureau :

MSF au Soudan du Sud
Action contre la Faim au Soudan du Sud

La fiche de présentation du Soudan du Sud du ministère français des Affaires étrangères (où l’on peut lire une synthèse des situations intérieure, humanitaire et économique).

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