Les shebabs en quête de franchise

Sur les réseaux sociaux, les shebabs assurent leur propagande. Cette photo est extraite d'une série illustrant une série de manifestations «populaires».

Sur les réseaux sociaux, les shebabs assurent leur propagande. Cette photo est extraite d’une série illustrant une série de manifestations «populaires» dans le sud de la Somalie.

Le 2 avril 2015, des terroristes islamistes armés de AK-47 ont attaqué à 5h30 les bâtiments de la résidence des étudiants et des lycéens du campus de Garissa, dans le nord-est du Kenya. En parcourant les salles et dortoirs, ils ont sélectionné leurs victimes, en séparant chrétiens et musulmans, avant de les abattre.  A 18h, lorsque l’armée a annoncé que le «siège était fini», le bilan était de 142 étudiants,  6 policiers et militaire tués, et 79 blessés.

A la mi-journée de ce 2 avril, les shebabs revendiquaient l’opération promettant que «les villes kényanes seraient rouges de sang».

6 personnes ont été arrêtées après l’attaque, suspectées d’avoir fourni de l’aide aux shebabs.

Depuis le massacre, les media kényans ont dénoncé la lenteur d’intervention des forces spéciales (11h avant de se rendre sur place) et les négligences des autorités pourtant averties d’une attaque imminente.

L’aviation kényane a répliqué en bombardant des camps d’entraînement en Somalie. Treize sociétés de transferts financiers informels (Hawala) ont été fermés au Kenya.*

Garissa, qui compte 50 000 habitants, a été l’une des villes-cibles privilégiées des shebabs ces quatre dernières années. Sa proximité avec la frontière -environ 180km-, la faiblesse des forces de sécurité, une bonne connaissance du terrain par des membres du mouvement, permettent aux commandos de frapper et de trouver refuge rapidement en Somalie.

Liste des terroristes recherchés par les autorités somaliennes. Les noms, surnoms et récompenses offertes. Les orthographes sont somaliennes, mais on retrouve les dirigeants des shebabs et les coordinateurs des attentats au Kenya.

Liste des terroristes recherchés par les autorités somaliennes. Les noms, surnoms et récompenses offertes. Les orthographes sont somaliennes, mais on retrouve les dirigeants des shebabs et les coordinateurs des attentats au Kenya: Ahmed Diriye, l’émir qui a remplacé Godane, Mahad « Karaté », chef des renseignements, Ali Mohamed Raage, le porte-parole du mouvement…

Les shebabs entre internationalisme et nationalisme

Les shebabs ont besoin d’éclats, de « coups » médiatiques après une année plutôt morose au cours de laquelle ils ont perdu leur chef, des hommes et surtout du terrain.

L’émir des shebabs, Ahmed Abdi Aw Muhamad Godane, a été assassiné par des missiles américains le 1er septembre 2014. Son successeur, Ahmed Diriye a été désigné quelques jours plus tard. Mais autant le premier était un personnage secret et despotique, autant le second paraît un élève appliqué à ne chagriner ni ses sponsors (al-Qaida) ni ses troupes.

L’une de ses premières préoccupations a été de rencontrer les hommes qui ont échappé aux purges de Godane, notamment Mokhtar Robow Ali mais les rendez-vous n’ont pas apporté de changement majeur.

La réduction du territoire contrôlé par les shebabs -ils sont cantonnés dans des zones rurales du Jubaland– a grandement affecté le budget de l’organisation. Les ports de la côte, Kismayo, perdu en septembre 2012, et Brava (Barawe), perdu en octobre 2014, leur assuraient de confortables sources de revenus.

Les nouveau fronts ouverts par l’Etat islamique en Irak et en Syrie ont drainé une nouvelle génération de combattants. Peu favorable à l’intégration d’étrangers dans ses troupes et paradoxalement, encourageant à l’internationalisation des opérations des shebabs, Godane n’a pu retenir ses recrues. Le recul sur le terrain, et la perte des ressources ont incité certains à tenter leur chance ailleurs au moins temporairement.

Construits sur un fort sentiment nationaliste,  rendus populaires par l’intervention de l’Ethiopie en Somalie (2006-2009), les shebabs, qui ont grandi à l’ombre de l’Union des tribunaux islamiques, ont gardé une attitude mitigée à l’égard des groupes terroristes internationaux malgré les efforts de Ahmed Abdi Aw Muhamad Godane.

A la manière d’al-Qaida

Godane, qui a pris les rênes en mains en mai 2005, a entamé des discussions avec al-Qaida vers 2008, selon différents observateurs, et s’est aligné sur l’organisation terroriste en 2009. Oussama ben Laden a fait traîner les choses, peu enclin à se fourvoyer dans les méandres et les imprévus des milices somaliennes. L’organisation, qui mène ses propres opérations en Afrique de l’Est**, offre cependant aux militants islamiques un entraînement militaire.

Ce n’est qu’après la mort de Oussama ben Laden que Ahmed Abdi Aw Muhamad Godane se montre sur une vidéo (février 2012), aux côtés de Ayman al-Zawahiri. Le nouveau leader d’al-Qaida présente désormais le mouvement des jeunes moudjahidines (traduction littérale d’al-Shabaab al-Mujahideen) comme son point d’ancrage en Afrique de l’Est.

Entre-temps, les shebabs ont aussi fait preuve de leur capacité à frapper à la manière d’al-Qaida, c’est-à-dire avec des attentats-suicides, un acte que n’avaient jamais commis les Somaliens. Ils frappent à Mogadiscio, mais aussi loin de leur territoire comme à Kampala, en Ouganda (juillet 2010).

Godane profitera de cet adoubement pour resserrer les rangs, à savoir centraliser son organisation et éliminer ses opposants les plus bavards. Les deux années qui suivent sont celles des emprisonnements et des assassinats ciblés.

Neuf mois après la désignation de Ahmed Diriye, les shebabs n’ont toujours pas retrouvé leur unité. Les massacres perpétrés contre des civils  au Kenya et contre des institutions et des personnalités politiques en Somalie, restent leur façon de rester présents sur la scène puisqu’ils sont aujourd’hui cantonnés à l’intérieur du pays.

L’assassinat ciblé de non musulmans innocents, même pour obtenir le retrait des troupes kényanes en Somalie, ne rallie pas les suffrages des dissidents des shebabs.

L’émergence de l‘Etat islamique en Irak et en Syrie, rival déclaré d’al-Qaida, a offert à ces derniers, pourtant nationalistes, des arguments (en espérant/attendant de l’argent) pour faire entendre leurs voix au sein du mouvement. Désormais, il y a des pro-EI et des pro-al-Qaïda.  Il n’est pas sûr que Ahmed Diriye ait les moyens de convaincre tout le monde de revenir au bercail sans faire de concession plus importante qu’une simple visite.

L’issue du conflit chaotique du Yemen, où les deux groupes terroristes rivaux ont des combattants, sera déterminante dans l’orientation des shebabs et de leurs affiliés.

Tous les attentats contre des civils répertoriés sur cette infographie ont été vérifiés sur la base d'articles de la presse kényane. Cliquer pour visionner la chronologie sur Tableau Public.

Tous les attentats contre des civils répertoriés sur cette infographie ont été vérifiés sur la base d’articles de la presse kényane. Cliquer pour visionner la chronologie sur Tableau Public.

Les shebabs et le facteur clanique

Les Somaliens sont majoritairement sunnites, avec quelques courants soufistes, et parlent une même langue, mais le système social est extrêmement divisé puisqu’il s’appuie sur l’appartenance au clan, qui lui-même se définit par la généalogie.

Aucun dirigeant de la Somalie n’a échappé au problème de l’intégration -ou la manipulation- de cet élément.

Si les dissidents shebabs ont filé entre les mains des assassins envoyés par Godane, ils le doivent à leurs pairs, et d’avoir choisi de se retirer dans « leurs » terres. Quelques uns sont même allés proposer des alliances au gouvernement de transition en échange de charges représentatives.

Ayro, le premier chef de Hizbul al-Shabaab, la branche armée de l’Union des tribunaux islamiques, ancêtre du mouvement, était hawiye, de la région centrale de Somalie. Godane était isak, du Somaliland. Ahmed Diriye est dir: trois des quatre clans les plus anciens de la généalogie des Samaal.

Mais si les Dir sont classés dans cette catégorie, ils sont beaucoup moins représentatifs de la population que les Hawiye de la région centrale et les Darod,  localisés sur les frontières du pays. Les Isak sont concentrés au Somaliland (la majorité de ceux qui habitaient le Sud ont fui les persécutions de l’ancien chef d’Etat Siad Barre).

Les clans de la branche des Saab sont les Digil et les Rawanheyn***.

Ce bref exposé du puzzle des clans pour avancer l’idée qu’un gouvernement dominé par les shebabs en Somalie n’est peut-être pas une fin en soi mais pourrait couvrir des intérêts beaucoup plus pragmatiques.

Petit précis de politique somalienne en temps de crise

Le parcours d’Ahmed Mohamed Islam « Madoobe », l’ancien gouverneur de Kismayo, est éclairant sur le réseau des alliances qui se nouent quand il s’agit d’établir un pouvoir.

« Madoobe » est un Ogaden, un sous-clan des Darod, sous-clan présent aussi en Ethiopie. Installé par l‘Union des tribunaux islamiques dans ses fonctions de gouverneur de la région, il est chassé par l’arrivée des Ethiopiens en 2006.

En août 2008, les shebabs et le restant des troupes de l’Union des tribunaux islamiques reprennent le port de Kismayo.

Mais, six mois plus tard, la brouille éclate chez les Ogadeni du Sud-Somalien: une faction rejoint les shebabs, et l’autre se place sous le mouvement Ras Kamboni de l’ancien gouverneur qui, désormais, n’a plus qu’une idée en tête se débarrasser du groupe terroriste.

Ce sera chose faite en 2012. « Madoobe » aide l’armée kényane et la mission de l’Union africaine (Amisom) à reprendre le port.

Sous l’impulsion de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), des discussions sont entamées pour la création d’un nouvel état autonome en Somalie: le Jubaland, la région la plus fertile du pays, aux frontières du Kenya et de l’Ethiopie. L’idée d’une zone-tampon séduit les deux Etats voisins. Mais le gouvernement fédéral de transition ne relaie pas cette initiative.

En mai 2013, « Madoobe » est désigné président du Jubaland lors d’une « conférence » à Kismayo. Mogadiscio dépêche alors « son » Ogaden, le colonel Barre Aden Shire « Hiiraale », ex-ministre de la Défense, pour s’autoproclamer président lui aussi, avec l’appui des clans hawiye et marehan. Il n’est pas anodin de signaler que « Hiraale » a participé à l’offensive contre « Madoobe » en 2006 avant d’être lui-même proclamé gouverneur de Kismayo.

En juin 2013, se dessine une nouvelle coalition entre « Hiraale » et les shebabs pour bouter « Madoobe » hors de la région via des milices locales. Les troupes gouvernementales laissent opérer les miliciens shebabs sur leur territoire sans intervenir.

C’est finalement « Madoobe » qui l’emporte à la tête de ses milices. Les shebabs ne manquent pas d’éliminer ses ex alliés qui ont rejoint Madoobe avant de se retirer.

Tous ces retournements causant d’effroyables dégâts parmi la population civile.

Le Jubaland n’est plus sur l’agenda du gouvernement de transition, qui s’est, par ailleurs, engagé à poser les bases d’un régime fédéraliste.

Et les shebabs continuent d’agir depuis les zones rurales du Jubaland portant leurs coups en flirtant avec la vague de ressentiment que les Somaliens et leurs cousins kenyans somalis vouent aux autorités.

Car les violences discriminatoires et les représailles continuent toujours au Kenya.

Qui sont les terroristes tanzaniens?

Le 14 avril 2015, la police tanzanienne a arrêté 9 personnes dans une mosquée de Morogoro (200km à l’ouest de Dar-es-Salaam) soupçonnées d’être des djihadistes. Ils étaient en possession de bâtons de dynamite et de détonateur.

Au mois de février, des vidéos ont été postées sur internet menaçant le président tanzanien Jakaya Kikwete de violentes actions si la police continuait d’arrêter et de torturer des musulmans. Mais, les militants qui apparaissent dans ces clips ne se revendiquent d’aucun groupe particulier. Cependant, ils pourraient être l’émergence d’un début d’organisation en relation avec les auteurs des attentats sur la côte kényane, comme le laisse entendre le blog Somali Newsroom, (basé aux Etats-Unis)

En Tanzanie, les tensions ont toujours été vives entre les communautés religieuses, rejoignant les dissensions et rivalités politiques qui existent entre l’île de Zanzibar (à majorité musulmane) et le continent (majorité chrétienne) depuis l’indépendance.

 

 

______________________

* Les Etats-Unis ont commencé à suspendre les activités des hawalas sur leur territoire fin mars 2015 provoquant la colère des membres de la diaspora somalienne.

** Fazul Abdullah Mohamed était mandaté par al-Qaida pour organiser les attentats contre les ambassades des Etats-Unis de Nairobi au Kenya et de Dar-es-Salam en Tanzanie le 7 juin 1998. Les premières actions terroristes contre des occidentaux ont eu lieu dans l’état auto-proclamé du Somaliland en 2003. A cette époque, c’est le nom du futur responsable de la branche armée de l’Union des tribunaux islamiques qui est cité comme responsable: Aden Hashi Ayro. Il revenait d’Afghanistan.

*** Il existe des minorités « hors-clan », au bas de l’échelle sociale, notamment les Bajuni.

Sur le bureau

Les musulmans, les Somaliens, cibles de la police kényane (sur ce blog).

Lamu : morts au paradis kenyan (sur ce blog)

Liste des individus et institutions soupçonnés d’être liés aux shebabs, selon les autorités kényanes, publiée par Somali Current.

La liste des terroristes recherchés (inclus emprisonnés et éliminés) par les Etats-Unis sur le site du centre national contre le terrorisme.

Le travail de l’université de Standford (Etats-Unis) sur les shebabs (hélas, non actualisé depuis septembre 2013).

Une infographie (hélas non actualisée depuis 2011, mais éclairante sur les relations entre al-Qaeda et les shebabs) de l’Institut d’études sur les groupes armés de l’Université de New Haven (Etats-Unis).

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s