Ouganda: Yoweri Museveni face à la LRA

Monument en souvenir des enfants «enchaînés» par l'Armée de libération du Seigneur. Gulu, Ouganda, photo de Joshuah Zachary.

Monument en souvenir des enfants «enchaînés» par l’Armée de libération du Seigneur. Gulu, Ouganda. (CC) Joshuah Zachary.

Le 6 janvier 2015, Dominic Ongwen, l’un des principaux commandants de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), a été remis aux forces spéciales étatsuniennes, qui assurent la logistique des soldats de l’Union africaine de la lutte anti-LRA, en République centrafricaine.

Cette capture est la plus importante enregistrée au sein de la LRA depuis la fin des années 2000.

Le sort de Dominic Ongwen, 35 ans, recherché par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité depuis 2005, se joue sur une partie de dés diplomatique à l’approche du sommet de l’Union africaine.

Dans le cas présent,  il était du ressort de la République centrafricaine de prendre la décision du transfert Dominic Ongwen aux Pays-Bas ou… en Ouganda où nombreuses sont les voix qui le réclament.

L’ex-commandant de la guérilla a été transféré le 20 janvier à La Haye où sa première comparution devrait avoir lieu le 26 janvier.

Le président ougandais Yoweri Museveni est l’un des plus ardents militants en faveur du retrait des Etats africains de la Convention de Rome, et il se fait fort d’emporter la décision de ses homologues au prochain sommet de l’Union africaine, fin janvier.

Même si c’est lui qui, en décembre 2003, avait saisi la Cour pénale internationale sur les crimes de la LRA. Avec quelques arrière-pensées, comme nous allons voir.

Si tu veux avoir de la viande, va voir le lion qui a des dents. Si tu veux boire, va voir le lion qui n’a pas de dents.

(Proverbe africain)

L’Armée de résistance du Seigneur: une panoplie d’alliés

Forte de 3000 soldats en 2005, l’Armée de résistance du Seigneur dirigée par Joseph Kony, ne compterait en 2015 plus que 250 personnes, scindées en petits groupes, à l’est de la Centrafrique, et dont la base serait l’une des zones frontalières contestées par les deux Soudans.

Traqués, les rebelles ougandais ont perdu leurs soutiens au gré du temps que ce soit celui des Soudanais du Sud, des Soudanais, et des groupes armés en révolte contre les pouvoirs centraux des pays voisins.

La vie des rebelles est devenue de plus en plus dure.

Constituée d’une majorité d’enfants kidnappés lors des raids –25000 enlèvements lui sont attribués-, la LRA s’est  vidée de l’intérieur. Ses membres ont été soumis à une campagne de démobilisation orchestrée par l’armée de l’Union africaine : messages radiophoniques et lâchers de prospectus qui indiquaient les lieux possibles de reddition.

Seul subsiste en 2015 un noyau de fidèles autour de Joseph Kony, le leader, et son co-accusé devant la CPI, encore en vie et «actif», Okot Odhiambo*.

J’ai fait un rêve….. Dieu m’a demandé d’appliquer ses Commandements.

C’est en débutant par une parodie de la formule historique de Martin Luther King,  que Joseph Kony  a raconté pour la première fois l’histoire de sa reprise en mains du Mouvement du Saint-Esprit, le groupe armé d’Alice Auma «Lakwena» (la messagère),  à un journaliste de l’Uganda Monitor.

L’entretien avec le chef rebelle, se déroule en avril 2004, sous la pression des récents événements : la paix entre le Nord et le Sud Soudan est en marche, la milice sudiste des Forces de défense de l’Equatoria (EDF), financée par Khartoum, vient de le chasser de son territoire.

Joseph Kony décrit l’épisode de l’Armée chrétienne d’Ouganda: l’entraînement des premiers volontaires par les officiers de l’armée ougandaise. Des officiers acholi qui ont été limogés par Milton Obote, ont connu un bref espoir de retour avec l’un des leurs au pouvoir, Tito Okello, aussitôt renversé par Yoweri Museveni. Les militaires acholi se sont repliés au Soudan pour former l’Armée démocratique du peuple ougandais (ADPO).  Les volontaires affluent. C’était en 1986.

Mais l’ADPO prend bientôt ses distances avec «le prophète» Joseph Kony. Il prône un Etat où la loi serait dictée par le Décalogue,  mais mène des raids sanglants contre des villages acholi, accusés de trahison.

Joseph Kony «re-baptise» son mouvement, l’Armée de libération du Seigneur (Lord Resistance Army). Elle se distinguera par sa violence, ses actes de mutilation, les viols et les kidnappings destinés à re-fournir ses rangs.

L’Armée de libération du peuple soudanais, menée par John Garang, en guerre contre Khartoum depuis 1983, tolère la présence de la LRA sur son territoire** jusqu’à ce que les livraisons d’armes de Kampala à la guérilla sudiste entraînent leur corollaire : celui de prendre des mesures de rétorsion contre les rebelles ougandais.

L’armée soudanaise et la milice sudiste de l’Equatoria, entraînée par Karthoum, prennent alors le relais auprès de la LRA. Les rebelles s’attaquent aux villageois ougandais, mais se retournent également contre les Sud-Soudanais, et contre toutes les populations qui se trouveront sur son passage.

L’Armée de libération du Seigneur combattra même avec les miliciens pour la reprise de la ville de Torit (octobre 2002) alors que les discussions Nord-Sud ont débuté au Kenya.

Quand la Cour pénale internationale lance son mandat d’arrêt contre 5 dirigeants de la LRA en 2005, les organisations internationales établiront un bilan des raids de Joseph Kony:  plus de 4 000 victimes et 1,6 million de personnes déplacées entre le Sud-Soudan, l’Ouganda, la République démocratique du Congo et la République centrafricaine.

L'organisation américaine Enough Project suit une patrouille des forces de défense populaire de l'Ouganda à la poursuite de l'Armée de libération du Seigneur de Joseph Kony.

L’organisation américaine Enough Project suit une patrouille des forces de défense populaire de l’Ouganda à la poursuite de l’Armée de libération du Seigneur de Joseph Kony. (CC) Enough Project.

Nous ne négocions pas avec des anges. Nous le savions !

(un interlocuteur ougandais après une rencontre infructueuse avec la LRA)

Négociations directes entre Kampala et l’Armée de libération du Seigneur

Ces négociations ont un long préambule.

En 2000, le chef de l’Etat ougandais, Yoweri Museveni, a fait voter par son Parlement une loi d’amnistie pour les rebelles qui déposeraient les armes. Le gouvernement de Kampala ne compte pas moins de 29 groupes armés avec lesquels il est en conflit.

Si certains membres parviennent à quitter le groupe et à bénéficier de cette loi, la LRA continue ses exactions. L’armée ougandaise réplique par une vaste opération militaire en territoire acholi, «Poing d’acier» (mars 2002), qui laissera des traces dans la population civile, mais est un échec contre les troupes de Kony.

Le président ougandais change alors de méthode.

Le 16 décembre 2003, Yoweri Museveni adresse une lettre au procureur de la Cour pénale internationale, Luis Mariano-Ocampo, lui demandant d’enquêter sur les crimes de l’armée de Joseph Kony.

Deux ans plus tard, les mandats d’arrêt de la CPI étant lancés, et Khartoum étant occupé par les négociations sur le futur du Sud-Soudan et la reprise du conflit au Darfour, Joseph Kony indique à ses anciens «amis» devenus les responsables du gouvernement du Sud-Soudan Salva Kiir et Riek Machar, qu’il serait prêt à un cessez-le-feu (décembre 2005).

S’il s’appuie sur le mandat de la CPI, le chef de l’Etat Yoweri Museveni n’a rien perdu de sa science militaire. Il cherche à faire sortir Joseph Kony des forêts où il se cache.

Kampala va jouer sur deux tableaux : il rencontre les représentants de la LRA tout en jetant les bases d’une coopération militaire anti-rebelles avec ses voisins.

Les pourparlers avec l’Armée de libération du Seigneur débutent en septembre 2006. Ils feront une victime directe : Vincent Otti, n°2 dans la hiérarchie, cité dans les 5 mandats d’arrêt de la CPI. Il sera tenté par une reddition aux autorités ougandaises, une fois qu’il aura compris que le procès de la CPI ne lui garantit pas d’en sortir «libre». Il aura réclamé en vain que la justice internationale poursuive les militaires ougandais qui, eux aussi, ont commis des exactions sur les populations civiles acholi.***
En octobre 2007, Joseph Kony assassine Vincent Otti, l’accusant de trahison.

C’est l’un des multiples épisodes qui va ponctuer des négociations financées par les occidentaux et dans lesquelles, des chefs traditionnels acholi vont être impliqués. Car le président ougandais, qui refuse de demander le retrait des mandats de la CPI tant que la paix n’est pas signée avec la LRA, privilégie la porte de sortie ougandaise : procès, amnistie, cérémonie traditionnelle de réconciliation, ou… une solution plus radicale et définitive.

Du côté des rebelles, les exigences deviennent surréalistes : ils réclament la prise en charge financière totale des soldats, regroupés près du parc de la Garamba en République centrafricaine, jusqu’à l’acte officiel de reddition, et 35% de représentants acholi dans les organes du pouvoir ougandais.

Le médiateur Joachim Chissano, ancien président du Mozambique, ne parvient pas à trouver une base de compromis.

L’année 2008 voit les affrontements se multiplier entre la LRA et l’Armée de libération du peuple soudanais.  Riek Machar qui avait initialement nourri les troupes de Kony («on ne négocie pas le ventre vide» avait-il expliqué) a effectué un revirement complet. C’est que Yoweri Museveni a conclu un accord militaire avec les Sud-Soudanais et la République démocratique du Congo.

Des anciens de la LRA tentent de sauver le processus. Joseph Kony veut aussi être sûr de sortir «libre» des tribunaux traditionnels des Acholis, et devient de plus en plus méfiant.

Pourtant, ses troupes semblent suivre la consigne du regroupement pour la conclusion d’un accord. Mais non. La LRA reprend ses raids meurtriers, et  provoque la fuite éperdue de 70000 personnes en République démocratique du Congo.

Décembre 2008 : l’opération «Coup de tonnerre» (Lightning Thunder) est lancée contre la LRA en RDC. Elle est financée et assistée par les Etats-Unis, sous la présidence de George W. Bush.

L’un des inculpés de la CPI, Okot Odhiambo, blessé, fait mine de vouloir se rendre en janvier 2009 avant de reprendre son poste de n°2 à la LRA.

Le processus de négociations est définitivement enterré alors que Joseph Kony se réfugie en Centrafrique.

L’intérêt des Etats-Unis dans la région

En 2010, le Congrès étatsunien vote une loi qui fait de la lutte contre Joseph Kony l’une de ses priorités. La décision a été préparée par une année de campagne de sensibilisation de l’association Invisible Children et The Resolve.

Trois compagnies sont actuellement sur les rangs pour l'exploitation des gisements du lac Albert :Tullow Oil (Etats-Unis), CNOOC (Chine) et Total (France).

Trois compagnies sont actuellement sur les rangs pour l’exploitation des gisements du lac Albert :Tullow Oil (Etats-Unis) qui a rétrocédé à CNOOC (Chine) et Total (France) deux tiers de sa licence .

Selon certaines organisations, ce vote veut «récompenser» l’Ouganda de sa participation aux forces de maintien de la paix en Somalie alors que d’autres suggèrent que la découverte de pétrole et de gaz dans le lac Albert, en Ouganda, n’y est pas étrangère (aux dernières nouvelles, les champs pétroliers sont moins prometteurs que prévu contrairement aux réserves de gaz).

Plus prosaïquement, les attentats du 10 juillet 2010 à Kampala, en pleine Coupe du monde de football, inquiète Washington, qui finance et forme l’armée ougandaise depuis les années 90 (avec une éclipse en 2000 lorsque celle-ci pénètre en République démocratique du Congo commettant abus et pillages).

La LRA dont les sources d’approvisionnement sont désormais coupées, s’enfonce plus avant dans la forêt.

Les Etats-Unis renforcent la logistique des forces anti-LRA en envoyant une centaine de conseillers, puis des hélicoptères.

Profitant des relations houleuses entre le Soudan, et le Soudan du Sud, qui a proclamé son indépendance en 2011, l’armée de Kony installe sa nouvelle base à Kafia-Kingi, une zone sous tension puisque revendiquée par les deux Soudans. Elle flirte un temps avec les Séléka sans obtenir l’appui escompté. Plusieurs média indiquent que ce sont eux qui ont remis Dominic Ongwen aux militaires étatsuniens pour toucher la récompense de 5 millions de dollars (4,3 millions €) pour sa capture.

La Cour pénale internationale, après son fiasco dans le dossier du président kényan, Uhuru Kenyatta, s’apprête à essuyer de nouvelles foudres de la part de l’Union africaine à l’occasion de son 24ème sommet (23-31 janvier 2015).

Comment vont réagir les chefs d’Etat africain à ce transfert d’un criminel à la CPI ? Quel nouvel outil Yoweri Museveni va-t-il choisir face à Joseph Kony ?

________

* L’Armée de libération du peuple soudanais de John Garang a une attitude ambigüe face à la LRA . Elle ne se gêne d’ailleurs pas pour l’accuser de pillages afin de couvrir des actes commis par ses propres soldats. Les deux rébellions s’étaient rapprochées au début des années 1990. Riek Machar est resté l’interlocuteur privilégié de Joseph Kony. En 2007, l’APLS protège la délégation de la LRA dans les discussions avec le ministre des affaires étrangères ougandais, à Juba.

** Le 19 décembre 2005, la Cour internationale de justice de La Haye (différente de la CPI) condamne le gouvernent ougandais pour des actes commis en République démocratique du Congo au cours de l’année 2000. Ce passif explique en partie pourquoi l’armée congolaise ne prend pas part aux opérations anti-LRA aux côtés des Ougandais, en dépit d’un accord militaire entre les deux gouvernements.

*** Raska Lukwiya, également recherché par la CPI, est mort le 20 août 2006.

 

Sur le bureau

La fiche biographique de Dominic Ongwen sur le site LRA Crisis Tracker du mouvement pour les enfants invisible (en anglais).

Le site de l’organisation américaine The Resolve, qui, avec le mouvement pour les Enfants invisibles (Invisible Children), a mené les campagnes de sensibilisation sur les atrocités commises par l’Armée de résistance du Seigneur.

Le phénomène viral «Kony 2012» et l’activisme numérique : un cas d’école pour l’industrie caritative. Sandrine Perrot. Politique africaine. juin 2011.

LRA: Joseph Kony, superstar du web. Article Jeune Afrique du 9 mars 2012.

The effects of a narrative: humanitarian aid and action in the Northern Uganda conflict. Extrait d’une thèse présentée par Anne Ayesha Nibbe. 2011. Université de Californie.

Curiosité: les images de la campagne de Invisible Children en 2009 sur le site Flickr révèlent l’enthousiasme -soudain- des étudiants pour la cause des victimes de la LRA en 2009 et en 2012.

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