Soudan du Sud: les défis du téléphone portable

Dans un camp de réfugiés, au Soudan du Sud, une "boutique" pour recharger les téléphones portables et les ampoules. (CC) Oxfam International

Dans un camp de réfugiés, au Soudan du Sud, une « boutique » qui recharge les téléphones portables et les ampoules. (CC) Oxfam International

Tout comme le voisin soudanais au nord, le Soudan du Sud n’aime pas les téléphones portables, ou plus précisément les usages que les consommateurs en font.  Les autorités  ont déjà menacé de couper les antennes-relais de téléphonie à plusieurs reprises. La dernière fois, c’était dans le Haut-Nil en janvier 2014.

Les premiers téléphones du Sud-Soudan sont des téléphones portables

Les premiers téléphones portables ont commencé à vibrer au Sud-Soudan pratiquement au même moment où Karthoum et Juba signaient  le protocole de paix qui mettait fin à la guerre entre le Nord et le Sud (9 janvier 2005).

A l’époque, le Sud-Soudan est une terre pour les pionniers. Il n’y a aucune infrastructure et aucune ligne téléphonique. Les humanitaires -et les militaires- communiquent par walkie-talkie, radio ou téléphone satellite, qu’on appelle communément les Thuraya du nom de la société, basée à Abou Dhabi).

Le premier opérateur, Network of the World ltd (NOW), société privée aux contours très -très- flous, est arrivé sur place en août 2004 dans les valises des programmes de développement de l’US Aid. Six mois après son arrivée, il affiche 1000 abonnés avec une seule petite antenne, construite à Rumbek. Techniquement, la communication est plutôt compliquée puisque pour joindre un interlocuteur en-dehors d’une ville, la commutation doit passer par le Canada.

NOW utilise le code téléphonique international du Soudan. Gemtel*, son concurrent, créé en 2006, utilise le code de l’Ouganda. Tous les deux ont obtenu les deux franchises GSM prévues pour le Sud, dans les accords de paix.

Mais, NOW ne développera pas son réseau et revendra discrètement sa franchise régionale au groupe libanais d’investissements Fattouch en 2007. Le ministère des télécommunications de Juba participe au rachat, via une société tierce (Wawat Securities), à hauteur de 25% des parts. Le réseau prend alors le nom de Vivacell.

MTN (Afrique du Sud) s’élance à la conquête du Soudan en 2003, pour ensuite pénétrer le marché du Sud en 2006. La même année est créée la société étatique du Soudan, Sudani, (issue de Sudatel, opérateur de ligne fixe) qui gère internet et portable.

Quant à la société koweitienne, Zain, présente depuis 1996 à Karthoum, elle monte ses premières antennes entre avril 2008 et février 2009.

Cliquer sur l'image pour avoir accès aux informations.

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Des opérateurs rompus au terrain 

Le Soudan du Sud obtient son code téléphonique (211) quelques semaines après son indépendance (9 juillet 2011). Mais les nouvelles autorités se méfient des opérateurs venus de Karthoum, l’ancien ennemi.  Elles les obligent à  renvoyer les Soudanais pour les remplacer par du personnel local. Elle leur interdit également d’utiliser les relais implantés au Soudan.

Un incident accroît la suspicion. En avril 2012, l’armée soudanaise envahit le Soudan du Sud pour s’emparer des champs pétroliers de la région d’Heglig, au Sud-Kordofan, une zone contestée. Le ministère des télécommunications du tout nouveau pays s’aperçoit de suite que les opérateurs ne se sont pas mis en conformité avec ses ordonnances.

Juba impose à Zain de fermer 43 stations de base situées dans les territoires frontaliers du Haut-Nil et de l’Unité. Les tours incriminées renvoyaient les signaux au coeur de réseau, situé côté ennemi, à Khartoum. Pourtant, Zain avait affirmé avoir rompu les liens avec sa base fin 2011.

Accusés d’espionnage, Zain et MTN ont six mois pour trouver un coeur d’opérations ailleurs qu’au Soudan, sous peine de se voir retirer leur franchise.

Les craintes du nouveau gouvernement furent confirmés par la suite, quand Ali Karti, ministre des Affaires étrangères soudanais, confia à l’agence de presse Reuters que les services de sécurité écoutaient effectivement les conversations téléphoniques entre les militaires  sur le terrain et les responsables à Juba durant la crise.

Mais Zain n’en a pas fini avec les autorités du Soudan du Sud. Ces dernières réclament l’organigramme de la société afin de vérifier qu’elle a obtempéré sur la «nationalisation» du personnel. Elles repèrent bien vite que le directeur général pour l’Afrique, basé à Karthoum, a exercé comme haut-fonctionnaire dans l’administration soudanaise et qu’il a été six ans conseiller du président Béchir en matière de sécurité nationale.

«Un marché prometteur mais un environnement instable»

C’est ainsi que le monde des affaires définit désormais le marché de la téléphonie au Soudan du Sud**.

Avec le conflit interne qui a éclaté le 15 décembre 2013, la méfiance du gouvernement de Juba à l’égard des opérateurs téléphoniques a trouvé un nouveau point d’appui.

Les groupes antagonistes utilisent leurs téléphones portables pour donner des détails sur les événements et indiquer les positions des uns et des autres par SMS. Autant dire que, comme pour les forces de l’ordre dans des manifestations, ce nouveau mode de communication et de mobilisation désarçonne les militaires et leur chaîne de commandement. Par ailleurs, les usagers qui ont accès aux réseaux sociaux s’insultent copieusement contribuant ainsi au climat de haine.

D’où le coup de sang du gouverneur du Haut-Nil qui a menacé de fermer toutes les stations de base de son Etat.

Redoutables sont aussi les SMS envoyés en avril 2014, par des ex-soldats de l’Armée de libération du peuple soudanais (SPLA) qui ont rejoint les troupes de l’opposition : ils appellent à la désertion.

Les autorités sont de plus en plus mal à l’aise et s’engage dans la voie de la répression à l’image de son voisin au nord qui lorsque les contenus des réseaux sociaux et les commentaires des blogs deviennent trop revendicatifs et rassembleurs, suspend purement et simplement toutes les connexions.

Dans un tel contexte, les opérateurs ont du mal à envisager un développement du réseau ou un marché en expansion. Un point est sûr : le Soudan du Sud ne générait pas de profit pour les entreprises avant la reprise de la guerre civile.

Selon un rapport de GSMA Intelligence, le taux de pénétration des téléphones portables n’aurait été que de 17% pour le Soudan du Sud contre 22,7% au Soudan, et  33% de moyenne sur le continent africain en 2013. Pourquoi ?

Comment charger son téléphone au Soudan du Sud

Le premier problème pour l’utilisateur est de trouver un point de recharge électrique. N’oublions pas que le Soudan du Sud est né sur une infrastructure réduite à zéro et n’a connu qu’à peine 10 années de paix depuis l’indépendance en 1956.

17% des Soudanais du Sud sont des citadins. Autrement dit, 4 personnes sur 5 vivent en zones rurales.

Selon la Banque africaine de développement, 1% de la population a accès au réseau électrique. Batteries solaires et groupes électrogènes viennent à la rescousse des consommateurs.

Les réseaux de téléphonie se sont donc développés majoritairement dans les villes et le long des axes routiers, comme le décrit cet employé d’organisation humanitaire, sollicité par courriel :

«Les connexions Gemtel,  Vivacell, Zain et MTN fonctionnent correctement à Juba et dans les  capitales des Etats : Wau, Aweil, Malakal etc. Les 3 Equatoria [oriental, central, occidental] sont bien couverts, ce qui n’est pas le cas du Bar-el-Ghazal occidental, du Bar-el-Ghazal nord et de Jonglei.

Avant de s’avancer sur une appréciation personnelle des services

Les SMS ne fonctionnent pas sur Gemtel. En revanche, avec Vivacell, je peux envoyer des SMS dans tout le pays et à l’étranger, même aux Etats-Unis. Pour Internet, j’utilise les V-Sat, mais depuis le 15 décembre, les organisations humanitaires se servent beaucoup des Thuraya»

En 2012, la société Zain affirmait qu’il y avait 1,5 million de téléphones portables au Soudan du Sud et prévoyait de porter ce chiffre à plus de 4 millions en 4 ans en lançant de nouveaux services bancaires, ou des applications. C’était sans nul doute faire preuve d’un bel esprit entrepreunarial.

Mais en attendant de revenir aux affaires, avec 1,8 million de personnes déplacées et près d’un demi-million de réfugiés dans les pays voisins, quelques opérateurs de téléphonie ont trouvé une bonne occasion de se rendre utiles : installer des antennes relais 3G dans les camps et offrir un service de communication gratuit aux déplacés et aux personnels humanitaires.

______________

* Gemtel Green Network appartient au groupe lybien Lap-green network  (Lap-GreenN), dont le siège est à l’île Maurice. Son dernier bulletin d’informations indique qu’il projette de développer le e-enseignement, le e-santé au Soudan du Sud.

** La Banque africaine de développement note 100 abonnés à internet. Et dans un rapport, un opérateur indique -cyniquement- qu’il ne faut pas compter sur le développement de l’internet et des téléphones intelligents vu le taux d’analphabétisme du pays (27% en 2009).

 Sur mon bureau :

Le dernier «mot-dièse» sur les réseaux sociaux concernant le Soudan du Sud: #wavesouthsudan .

Le téléphone en Afrique de l’Est – visualisation réalisée par le Mag’ sur ©Tableau Softwares – (source : Banque africaine de développement)

South Sudan admits sale of Gemtel to a Lybian Company. Article du Sudan Tribune du 16 février 2010. Quand les Ougandais se posaient des questions sur l’utilisation de leur code téléphonique pour le Sud-Soudan.

Communiqué de presse du Haut-Commissariat aux réfugiés du 18 juillet 2013 sur l’opération de la Fondation Vodafone et de Zain South Sudan dans les camps de réfugiés (Sud-Kordofan) au Soudan.

Le site de Telecoms sans frontières,une organisation qui intervient pour installer des postes téléphoniques dans les situations d’urgence.

Une vidéo de présentation du programme Logistimo au Soudan du Sud. Logistimo (mis au point par une société indienne) est une application qui permet de gérer les stocks de vaccin des centres de santé du pays. Le volet de l’offre des applications s’ouvre très lentement dans les deux pays.

Sudan oil fuels rapid growth in telecoms & internet sectors. Article de Sudan Tribune du 7 mars 2006. Pour donner une idée sur la façon dont le secteur a été abordé au Soudan (à l’époque, un seul pays).

Une curiosité, la vidéo de la «flash mob» opération de promotion de MTN à Karthoum, lors de la foire internationale, le 14 février 2014.

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