Le Kenya et la CPI : Uhuru Kenyatta soigne son image

CPI, La Haye, 8 octobre 2014. Uhuru Kenyatta, en «simple citoyen».

CPI, La Haye, 8 octobre 2014. Uhuru Kenyatta, en «simple citoyen». © ICC-CPI.

A 9h30, le 8 octobre 2014, le président kényan en exercice, Uhuru Kenyatta s’est présenté «à titre personnel» devant les juges de la Cour pénale internationale de La Haye, aux Pays-Bas, pour une session d’évaluation.

Le chef de l’Etat est accusé d’être «co-auteur indirect» de crimes contre l’humanité lors des violences post-électorales de 2007-2008. C’est la troisième fois qu’il se rend à la CPI. Les deux premières fois remontent avant son élection, en 2011 alors qu’il ne s’agissait que d’auditions préliminaires.

La comparution de ce 8 octobre a été savamment orchestrée.

Lobotomiser 

Uhuru Kenyatta a de très bons avocats qui savent comment faire traîner les procédures, mais depuis 2013, un peu avant son élection à la présidence, il a surtout su construire avec brio une base populaire: nationaliste quand les Nations unies et les Occidentaux mettent en garde les Kényans contre l’élection d’un présumé criminel;  instillant le poison de la paranoïa sur un retour possible des violences si l’opposition se fait trop vindicative; offrant de tourner la page avec un programme de relance économique; et pour la bonne tenue de l’ensemble, un panafricanisme salvateur quand il mobilise les membres de l’Union africaine* contre le racisme présumé de la Cour pénale internationale.

La mise en examen du président Uhuru Kenyatta menace la sécurité de 250 millions de personnes de Djibouti à la République du Congo. (…)

Le Kenya est un pilier de la stabilité en Afrique de l’Est.

Githu Muigai, Attorney-General, 22 novembre 2013

Il met à profit la crise interne au Soudan du Sud pour apparaître en médiateur international, ce qui lui vaut d’être reçu en grandes pompes par le Premier ministre britannique David Cameron, en mai 2014.

Le président n’a presque pas fait de «faux pas» en matière de lutte contre le terrorisme international, juste :

  • une vaste rafle de 4 000 Somaliens ou Kényans d’origine somalienne, parqués pendant plusieurs jours dans le stade Kasarani du centre-ville de Nairobi, en avril 2014 qui a soulevé l’indignation des organisations de défense des droits de l’homme, et fait froncer quelques sourcils de diplomates étrangers,
  • une tentative de transformer des actions meurtrières revendiquées par les shebabs dans le comté de Lamu, en actions menées par des politiciens locaux tribalistes. Histoire de faire passer un frisson du souvenir.

Les députés aident aussi la présidence, en votant notamment une loi plus restrictive sur la presse, et en lui redonnant quelques pouvoirs sur l’appareil policier.

S’il n’y avait pas quelques courageux témoins au procès du vice-président actuel William Ruto (opposant au moment des faits qui sont reprochés), des militants tenaces des droits de l’homme, et des victimes sûres de leurs droits, le Kenya aurait presque oublié les horreurs de 2008, les 250 000 déplacés, les 1 100 morts et la destruction de milliers de maisons.

La mise en scène

Le dossier d’Uhuru Kenyatta sur le site de la Cour pénale internationale est frappé d’immobilisme avec la mention «ouverture du procès: ajournée». Prévu le 26 juin 2013, celle-ci avait été reportée au 12 novembre. Entre-temps, les shebabs ont attaqué le centre commercial du Westgate, à Nairobi, et le chef de l’Etat est devenu indisponible.

La Procureure du CPI Fatou Bensouda a deux soucis :

  • les témoins dans le dossier Kenyatta se désistent, deviennent introuvables, se rétractent avouant avoir été payés soit par des journalistes, des organisations des droits de l’homme ou par des «inconnus» se présentant comme des enquêteurs de la CPI
  • l’Attorney General Githu Muigai «fait le bête» en retardant la fourniture de pièces, notamment les relevés de comptes et les relevés téléphoniques de Uhuru Kenyatta à la période des faits. Elle les lui a réclamés depuis avril 2012. Githu Muigai lui refuse aussi d’interroger directement les policiers.

Rendez-vous est pris pour le 5 janvier 2014, pour un état des lieux de la coopération du gouvernement kényan dans l’enquête de la CPI. L’audition est ensuite reportée au 9 juillet, puis enfin au 8 octobre.

Les avocats de Uhuru Kenyatta tentent d’obtenir dès septembre que celle-ci se fasse par visioconférence en s’appuyant sur une procédure mise en place en novembre 2013 qui autorise les accusés à s’absenter en cas de devoirs extraordinaires liés à leurs fonctions. Mais Fatou Bensouda s’y refuse.

Uhuru Kenyatta annonce le 6 octobre qu’il se rendra à La Haye, à titre personnel, ce qu’il traduit par un acte de  «simple citoyen». Symboliquement, il «démissionne» de la présidence du Kenya pour la confier temporairement à un autre accusé de crimes contre l’humanité de la CPI, son vice-président, William Ruto. Il prend sa voiture pour aller à l’aéroport, accompagné d’un garde du corps et de sa femme Margaret. Il se fait photographier sous toutes les coutures au comptoir de l’enregistrement où il présente son passeport, sous les applaudissements de ses partisans.

A La Haye, une manifestation de ses supporteurs arborant le drapeau kényan l’attend sur les marches du Tribunal, un «convoi de la solidarité» comme le décrit le journaliste de The Hague Trialsse faufile dans les couloirs du bâtiment et prend place bruyamment dans les salles adjacentes pour assister à la séance.

De l’évaluation de la coopération, on ne retiendra que les avocats de Uhuru Kenyatta ont à nouveau demandé l’acquittement de leur client, et que l’accusation semble dépourvue de toute crédibilité: la conviction des témoins a cédé à la peur des représailles et à la défiance à l’égard de la CPI.

Fatou Bensouda et ses aides se sont plongés dans les nouveaux documents présentés par la défense, et réservent leur décision sur l’ouverture d’un procès…. pour plus tard.

De retour au pays, le jeudi 9 octobre, Uhuru Kenyatta est redevenu chef d’Etat dès la descente d’avion, salué en héros national. La foule des supporteurs a créé le plus gros embouteillage que la ville de Nairobi n’ait jamais connu.

 

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* L’Union africaine est financée pour moitié par des dotations de bailleurs étrangers au continent.

 

Sur le bureau

Les ressources pédagogiques de la CPI pour tout se remettre en tête.

Sur le Mag’ de l’Afrique de l’Est : Kenya, Soudan : Quand justice ne peut passer.

 

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