Sur la piste de l’argent de l’Etat somalien

Jowhar, Somalie. 14 décembre 2013. Tobin Jones/AMISOM.

Jowhar, Somalie. 14 décembre 2013. Tobin Jones/AMISOM.

La récupération des avoirs somaliens gelés par les banques est un sport de haut-vol à Mogadiscio, comme l’a révélé le Groupe de contrôle pour la Somalie et l’Erythrée, dans un rapport confidentiel présenté le 9 juillet 2014 au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies.

Au centre de l’opération, une poignée de personnalités somaliennes, dont le président Hassan Sheikh Mohamed, l’ancien gouverneur de la Banque centrale de Somalie Abdisalam Omer (de janvier à septembre 2013), le neveu d’un ancien gouverneur du temps de Siad Barré, et un homme d’affaires canado-somalien, parent éloigné du chef de l’Etat, accusé, par ailleurs, d’avoir organisé un trafic d’armes à destination des shebabs.

Où est l’argent de Siad Barré ?

Depuis le 31 janvier 1991, date de la fuite du chef d’Etat somalien et de sa famille, les gouvernements étrangers ont bloqué les comptes de l’ancien dictateur, et les avoirs détenus à l’étranger par l’Etat somalien. Le magot, qui pourrait avoisiner 100 millions de dollars, soit 79 millions d’euros, selon The Wall Street Journal, serait resté intouchable.

Ali Abdi Amalow, le dernier gouverneur de la Banque centrale de Somalie (BCS), nommé peu avant la chute du régime, en novembre 1990, est l’homme susceptible de pouvoir désigner les pays où dorment les capitaux : Etats-Unis, Suisse, Allemagne, Italie et Yémen…

En février 2010, le cabinet de juristes Shulman, Rogers, Gandal, Pordy & Ecker, spécialiste de la criminalité en col blanc aux Etats-Unis,  en pourparlers avec Ali Abdi Amalow et son neveu depuis plusieurs mois, annonce avoir retrouvé la trace de 1, 5 million de dollars dans les banques européennes. A cette époque, aucun Etat européen n’a de relations diplomatiques avec la Somalie* et le rapatriement des fonds est présenté comme problématique.

En décembre 2013, un mois après la démission du gouverneur-e de la Banque centrale, le cabinet américain, basé au Maryland, envoie un courriel à un conseiller présidentiel indiquant avoir sous contrôle plusieurs millions d’argent liquide ainsi que de l’or à hauteur de 37 millions de dollars.

Les juristes indiquent avoir effectué un transfert de 9 millions de dollars sur un compte turc, non sans avoir ponctionné au passage une somme de 3,9 millions de dollars dans le cadre de leur contrat avec la BCS.

Tous ces détails figurent dans le rapport confidentiel du Groupe de contrôle pour la Somalie et l’Erythrée.

Les Nations unies ouvrent un oeil sur la Somalie

Le Groupe de contrôle pour la Somalie et l’Erythrée n’est pas un nouveau venu dans la région, seule sa composition a été modifiée.

En 2002, les Nations unies désignent une équipe d’experts pour contrôler l’embargo sur les armes alors que les hommes d’affaires somaliens transformés en chefs de guerre -ou bien l’inverse- se disputent les territoires sous les yeux d’un gouvernement de transition** sans moyens et plutôt passif.

Leur premier rapport respecte la bienséance diplomatique et s’arrête à la porte des transporteurs d’armes (Erythrée, Yémen) plutôt qu’à celle des fournisseurs. L’équipe voit cependant son mandat renouvelé, puis élargi.

En 2009, elle devient le Groupe de contrôle pour la Somalie et l’Erythrée. Cette année-là, la bataille fait à nouveau rage dans le sud du pays entre les groupes islamistes et les soldats du nouveau gouvernement, présidé par Sheikh Sharif Ahmed.

Selon l’OCDE, cette même année, l’aide internationale à la Somalie se monte à 1 milliard de dollars. L’organisation internationale ne manque pas de souligner les incohérences de cette aide. Il est temps de faire des évaluations.

Dans son rapport 2012, la Banque mondiale indique que le budget national 2009-2010 fait apparaître un trou injustifié de 131 millions de dollars. 

Le Groupe de contrôle pour la Somalie complète la découverte :

Sur chaque 10$ reçu par le gouvernement de transition en 2009-2010, 7$ ne parviennent pas dans les caisses de l’Etat (…)

En 2011, près d’un quart des dépenses du gouvernement (plus de 12 millions de dollars) est englouti par les bureaux des trois dirigeants: le président [Sheikh Sharif Sheikh Ahmed], du Premier ministre [Abdiweli Mohamed Ali] et du président de l’Assemblée nationale [Sharif Hassan Sheikh Aadan]

 Rapport du Groupe de contrôle pour la Somalie et l’Erythrée, juin 2012

L’arnaque

Nul doute que la localisation des avoirs de l’Etat somalien sous Siad Barré intéresse au plus au point les dirigeants.

Comme le rapporte le journaliste canadien Jay Bahadur dans un article, intitulé The President’s Bank: corruption allegations tarnish Somalia’s brave new world, publié le 22 septembre 2014 par African Arguments, les premiers contacts entre les juristes américains et les autorités somaliennes se font par Abdiaziz Hassan Giyaajo, le neveu de Ali Abdi Amalow, et l’homme d’affaires Musa Haji Mohamed Ganjab, en juillet 2009.  La lettre d’engagement du cabinet porte la signature de l’ancien gouverneur.  Son neveu affirmera, après les accusations, n’être qu’un traducteur et le coordinateur de la sécurité du cabinet. Une société écran facture des frais à Shulman, et paie les services de l’intermédiaire «Ganjab».

L’absence du paraphe de la BCS convainc les responsables financiers étrangers de garder les fonds.

Ce n’est qu’en juillet 2013, peu de temps avant d’être «démissionné» que le gouverneur de la Banque centrale Abdisalam Omer apposera sa signature sur le nouveau contrat, complété d’une petite clause incluant un surplus de 6% sur les montants récupérés *** au profit du cabinet américain.

Les Somaliens ont à peine le temps de se réjouir de la nomination de la première femme, Yussur Abrar, au poste de gouverneur-e de la Banque centrale de la Somalie, que la voilà obligée de fuir. Yussur Abrar craint pour sa vie après avoir contesté les clauses du contrat avec le cabinet Shulman, Rogers, Gandal, Pordy & Ecker  et refusé d’ouvrir un compte à Abou Dhabi**** au nom du président, qui s’est autoproclamé représentant légal de la BCS, dans l’opération. Elle envoie sa lettre de démission de Dubaï.

Inquiets, les diplomates de Suède, Norvège, des Etats-Unis et de l’Union européenne n’hésitent pas à prendre l’avion le 7 novembre 2013 afin de rencontrer le président somalien Hassan Sheikh Mohamed, dans les salons de l’aéroport de Mogadiscio et d’entendre ses explications sur les menaces contre Yussur Abrar. Ce dernier rejette les accusations.

Le 28 novembre, Bashir Issa Ali est désigné comme nouveau gouverneur. En 2006, il avait tenté de remettre sur pied la Banque centrale de Somalie.

En décembre, les députés somaliens votent une motion de défiance contre le Premier ministre Abdi Farah Shirdon en désaccord profond avec le président.

Le ministre des Finances, Hussein Abdi Halane, qui a conservé son poste dans le nouveau gouvernement, annonce la création d’un comité de gouvernance financière en partenariat avec la Banque mondiale et la Banque africaine de développement. Le Fonds monétaire international y siège en tant qu’observateur.

Ce comité, composé de cinq membres, ne manque pas d’étudier à la loupe 9 contrats douteux passés par le gouvernement somalien, dont celui de Shulman, Rogers, Gandal, Pordy & Ecker.

En mars 2014, le Parlement somalien scrute avec la même intensité la proposition de budget du gouvernement pour 2014-2015. Il s’inquiète de ne pas disposer de tous les justificatifs de dépenses de l’année précédente et exige que le comité soit consulté pour chaque opération de retrait de la Banque centrale.

Lors d’une conférence de presse en août 2014, Jeremy Shulman rejette les accusations d’irrégularités, présentées par le Groupe de contrôle pour la Somalie et l’Erythrée. Il confirme avoir localisé 33 millions de dollars, en majeure partie aux Etats-Unis, et entre 50 et 75 millions de dollars dans les pays européens.

Mais, en septembre, le juriste rencontre le président Hassan Sheikh Mohamed à Nairobi, qui met un terme au contrat avec le cabinet américain. Interrogé sur la localisation des capitaux somaliens, celui-ci reste flou : «certains départements gouvernementaux somaliens disposent de la liste des pays et d’autres pas», confie-t-il à la télévision Al-Jazeera.

Question subsidiaire : si le gouvernement somalien récupère un jour ces capitaux gelés, quelle part sera attribuée au Somaliland et au Puntland, qui n’ont pas été consultés jusqu’à présent sur cette question ?

____________

* Le Danemark, la France et le Royaume-Uni (qui est le premier pays européen a avoir ouvert une ambassade à Mogadiscio en 2013) ont renoué des liens diplomatiques courant 2012.

** 16 gouvernements de transition depuis 1991.

*** Le contrat, en bref : 50 000 dollars mensuels, entre 2% et 5% des sommes récupérées, et le petit plus de 6% au titre de dépenses supplémentaires. Selon les experts, les 6% de charges couvriraient des pots-de-vin.  La Banque mondiale propose des services similaires gratuitement aux Etats qui souhaitent récupérer les avoirs des régimes déchus.

**** L’agence Reuters mentionne Dubaï.

Sur le bureau

«Les pays donateurs doivent tenir leurs promesses». Entretien avec le Premier ministre somalien, Abdiweli Sheikh Ahmed, avec James Brownsell, journaliste de Al-Jazeera, le 21 juillet 2014.

En date du 17 février 2010, une lettre de Shulman, Rogers, Gandal, Pordy, Ecker à Ali Abdi Amalow, publiée par le site/blog Somalianewsroom reprend des éléments contenus dans le premier contrat du 28 juillet 2009. Celui-ci sera renouvelé le 15 juillet 2013.

Un texte (37 pages), présenté comme étant celui du rapport confidentiel du Groupe de contrôle pour la Somalie et l’Erythrée, a été mis en ligne par le site The Horn Tribune.

La page Somalie du The Centre for Justice and Accountability qui remet en mémoire ce que furent les années de la dictature de Mohamed Siad Barré, et résume ces dernières années de guerre.

Une histoire des billets de banque de Somalie par Peter Symes, publiée en décembre 2005, qui évoque également l’histoire de la Banque centrale de Somalie et décrit comment les chefs de guerre, les hommes d’affaires et -peut-être- les autorités autonomes somaliennes ont introduit de la fausse monnaie, avec le concours de sociétés canadienne, indonésienne, malaisienne, italienne et britannique. Le récit de cet expert australien du bureau des taxes est éclairant, une fois dépassé le jargon des billetophilistes.

Une curiosité (vraisemblablement, un mémoire) sur l’histoire du système monétaire somalien, par Franklin Amoo, Ecole Wharton (Centre des institutions financières) de l’Université de Pennsylvanie.

Somalia’s leaders look past the hype. Opinion de l’écrivain Nuruddin Farah après un séjour dans son pays, publié le 14 octobre 2013 par The New York Times.

 

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