Lamu : morts au paradis kényan

Dans la baie de Manda (Manda Bay), site du futur port kényan.

Dans la baie de Manda, site du futur port kényan. (CC) Armée américaine.

 

Que se passe-t-il dans le comté de Lamu ? Le nom de cet archipel kényan, synonyme de havre de repos pour Européens stressés, est désormais associé à des actes de terrorisme et de violences. La proximité et la porosité de la frontière avec la Somalie est une invitation à en désigner les auteurs, mais la réponse est trop facile car sur la côte kényane, un conflit en cache un autre.

Il y a d’abord l’épineuse question des droits fonciers communautaires que le projet de développement du port de Lamu-Manda Bay a ravivé, puis, les opérations coup de poing de la police visant les musulmans après chaque attentat au cours de ces deux dernières années,  les assassinats extra-judiciaires et règlements de comptes entre courants religieux, et entre communautés qui se sont succédés.

Sur ce terreau, fleurit la propagande des extrémistes musulmans venus de Somalie ou d’ailleurs.

Pour toute fillette somalienne tuée, les shebabs tueront une fillette kényane

Fouad Mohamed Khalaf, chef des shebabs somaliens, alors qu’il annonce qu’il se retire au Kenya, en juin 2014.

La privatisation des terres communautaires

La nouvelle Constitution kényane prévoit une vaste réforme du système de gestion des terres, avec la création d’un cadastre et la numérisation des titres de propriété. Au coeur de cette réforme subsiste un véritable défi, celui de la reconnaissance des droits fonciers communautaires qui impliquent des compensations pour les spoliations passées.

L’ancienne province de la Côte (une division administrative abandonnée par la nouvelle Constitution) fait partie des régions marginalisées par les gouvernements successifs colonial et post-coloniaux. Le fait a été pointé dans le rapport de la Commission Vérité, justice et réconciliation, publié en août 2013.

Le document souligne le régime inégalitaire foncier implanté par les Britanniques, et jamais corrigé par les présidents kényans pour 4 des 8 provinces : le Centre, la Vallée du Rift, l’Ouest et la Côte.

Avant la colonisation, la propriété collective était géré par un conseil de village ou de clan qui allouait une parcelle à un individu sans en faire un propriétaire. Les droits de pâturage inter-communautaire faisaient l’objet d’accord saisonnier.

Pour la Couronne britannique, qui établit un protectorat en 1895, la répartition est claire.  il y aura

  • les terres les plus fertiles concédées aux fermiers blancs sous des baux emphytéotique de 99 à 999 ans,
  • les terres de la Côte louées au sultan de Zanzibar (pour permettre la construction de la voie ferrée vers l’Ouganda)
  • et les «réserves indigènes».

Il n’est pas question de mélanger les propriétaires, chacun chez soi.

Pour avoir une image de la situation… que l’on se souvienne de Karen Blixen* tentant d’assurer les droits des Kikuyus sur sa ferme après son départ de la colonie, en 1931.

In extremis, avant l’indépendance, les Britanniques mettent en application de nouvelles lois qui confient la gestion des terres communautaires à l’Etat central et aux conseils des comtés.

Dès l’indépendance, les nouveaux gestionnaires s’empressent de vendre  les terrains à des acheteurs privés, élites, notables et «fils de», à qui l’on remet des titres de propriété.

Sur la côte, le foncier est transféré directement sous la tutelle de Nairobi. Si bien qu’aujourd’hui, les propriétaires possédant les documents sont des Kikuyus (ethnie du «père» de l’indépendance Jomo Kenyatta, et de l’actuel président Uhuru Kenyatta), et les communautés locales n’ont que leurs mémoires pour faire acte de leurs droits.

Selon l’organisation Save Lamu, 20% des habitants de la côte kényane disposent de titres de propriété, tous les autres sont considérés comme des «squatters».

Le comté de Lamu abrite un peu plus de 100 000 personnes.

Le LAPSSET (Lamu Port Southern Sudan Ethiopia Transport)

Carte du projet des infrastructures de transport LapssetSous cet acronyme, se cache l’ambitieux projet de développement des axes de transport maritime, routier, ferroviaire et l’oléoduc reliant le Soudan du Sud, l’Ethiopie et le Kenya. La construction des premiers postes de mouillage devrait débuter en septembre et a été attribuée à une société chinoise.

Le Lapsset est l’un des piliers du  plan Vision 2030, présenté par l’ancien président Mwai Kibaki, en 2008.

Décrit comme renforçant les «liens vitaux pour le commerce et l’énergie» entre les pays de l’Afrique de l’Est**, le projet, dont l’origine remonte au milieu des années 70, a été lancé officiellement le 2 mars 2012, à Lamu, dans une atmosphère lourde. Les communautés locales n’ont pas ou peu été consultées.

Plusieurs milliers de foyers ont été expulsés de la future zone portuaire. Les autorités refusent de les considérer comme «propriétaires», et donc de les indemniser.

70% des habitants du comté de Lamu vivent de la pêche artisanale. Quel impact aura l’activité portuaire des tankers de Manda Bay (29 postes de mouillage) sur l’environnement ?

Pour tenter d’apaiser les tensions, le gouvernement central entame, au cours de l’année 2012, avant les élections générales, une campagne de distribution de titres de propriété. Le petit village de Siyu, sur l’île de Pate, à l’ouest de l’embouchure du futur port, est le premier à bénéficier de 1 200 titres.

Le projet d'aménagement du port, à Manda Bay, Kenya.

Le projet d’aménagement du port, à Manda Bay, Kenya.

Les mois suivants, Nairobi procède à des exercices similaires dans plusieurs bourgs, plus éloignés de Manda Bay.

Mais la campagne d’officialisation des titres de propriété a aussi consacré de nouveaux propriétaires, alléchés par la perspective de développement économique de la région, ou plus prosaïquement,  par des spéculateurs prêts à négocier outrageusement des compensations financières au moment de l’expulsion.

En 10 ans, selon l’administration foncière, 4 213 parcelles allant de 1 à 4 000 hectares ont été vendues soit à des individus soit à des sociétés dans le comté de Lamu, et souvent de façon frauduleuse. Les principales zones concernées ? Mpeketoni, Kibaoni, Maporomoko et Hindi.

En décembre 2013, le nouveau chef d’Etat Uhuru Kenyatta révoque  Shaukat Ali Abdulrazak, une personnalité locale nommée président du projet Lapsset neuf mois plus tôt , et le remplace par Francis Muthaura. Cet ancien de l’équipe du président Mwai Kibaki, avait été cité à comparaître devant la Cour pénale internationale pour les violences post-électorales de 2008 avant que celle-ci n’abandonne les charges contre lui.

La nomination de Francis Muthaura  ne satisfait pas les habitants et accroît leur suspicion.

Qui fait quoi ?

Depuis l’article, Not Yet Kenyan, publié le 1/12/2013 dans le Mag’ de l’Afrique de l’Est, la situation des musulmans kényans est devenue intolérable.

6 personnes, dont des responsables religieux, ont été assassinées de sang froid. Personne n’a revendiqué les meurtres qui, aux yeux des Kenyans, sont l’oeuvre de musulmans radicaux ou des forces de sécurité.

On compte une dizaine d’attaques terroristes dans le pays avec un bilan total de plus de 100 morts (Pour le détail, cliquer sur la chronologie). Selon les témoignages des rescapés, les assaillants parlent somali ou kiswahili.

Chronologie des assassinats et des attaques terroristes.

Chronologie des assassinats et des attaques terroristes.

Chacune des attaques terroristes est suivie d’opérations coup-de-poing de la police contre les Kenyans somalis, les réfugiés somaliens et plus généralement les musulmans. Ces rafles prennent de l’ampleur et ont été dénoncées par 17 organisations internationales.

En avril 2014, plus de 3 000 Kenyans somalis et réfugiés somaliens ont été parqués pendant plusieurs jours dans un stade du centre-ville de Nairobi.

Le 17 juin, alors que les shebabs somaliens revendiquent les massacres des villageois de Mpeketoni et Poromoko comme des avertissements aux touristes occidentaux, le président Uhuru Kenyatta voit, lui,  dans ces actions la main d’opposants, cherchant à expulser les Kikuyus de la région côtière.

Le leader du Cord (Coalition for reform and democracy), Raila Odinga, rétorque en dénonçant une mise en scène du pouvoir afin de déstabiliser le pays.

27 parlementaires du parti présidentiel (Jubilee) et de l’opposition demandent à leur chef respectif de baisser le ton afin de ne pas raviver les conflits inter-ethniques.

Le 23 juin, des villages somaliens sont bombardés par l’aviation. Bilan : 80 morts.

Le gouverneur de Lamu, Issa Timamy, membre de l’UDF (United Democratic Forum), qui avait manifesté ses craintes sur le projet du port de Manda Bay, est arrêté, «en relation avec les attaques de Mpeketoni».

Pour la police, les deux dernières attaques en juillet sur Hindi et Gamba sont l’oeuvre du mouvement indépendantiste, le Mombasa Republican Council (MRC) qui avait frappé en mars 2013, à la veille des élections générales. Quelques mois plus tard, le MRC avait manifesté son intention d’entamer un dialogue avec le gouvernement, mais la rencontre prévue en mars 2014 n’a pas eu lieu. Les délégués du MRC craignant être purement et simplement arrêtés.

Le couvre-feu, imposé dans le comté le 20 juillet dernier, devrait être levé ce mercredi 20 août… en principe.
___________
* La ferme africaine, de Karen Blixen. Les Kikuyus de la Ferme africaine, contrairement aux promesses faites par gouverneur britannique à la comtesse danoise, seront renvoyés dans la réserve.
** L’Ouganda a rejoint le projet en 2013. L’élément-phare est la construction d’un oléoduc de 2 200 km reliant le Soudan du Sud à la côte kényane, avec une déviation vers l’Ethiopie. Une société britannique prospecte actuellement des gisements de pétrole du côté du lac Turkana, à la frontière entre le Soudan du Sud et de l’Ethiopie. Par ailleurs, il n’est pas inutile de garder en mémoire que Manda Bay est le lieu de repos des troupes américaines et britanniques. Un camp d’entraînement des soldats africains est situé dans un lieu gardé discret, vers la frontière somalienne.

Sur mon bureau :

The legal and policy framework rgulating community land in Kenya. An appraisal, de Collins Odote. (43 pages).

Kenya’s Coast Province and the Mombasa Republican Council: Islamists, separatists or political pawns? Article très complet de Andrew Mc Gregor publié le 2/11/2012 .Fondation Jamestown.

Africom’s gigantic « small footprint ». Article de Nick Turse , repris le 5/09/2013 sur le site TomDispatch.com («antidote aux grands media»). Un impressionnant dossier sur les opérations et bases militaires américaines du continent africain.

This is Africa. Blog de Christopher Vourlias, tenu de 2007 à 2012. Christopher Vourlias est un journaliste indépendant, installé aujourd’hui à Johannesburg, en Afrique du Sud. Il pige pour des journaux et revues américaines et européennes. Peu après les enlèvements de la Britannique Judith Tebbutt et la Française Marie Dedieu, en septembre 2011, il arrive à Lamu. It cannot happen again, it cannot happen again, it cannot happen again. Ses articles (en anglais) mêlent excitation (de tout ordre) et inquiétude, mais reflètent l’atmosphère que rencontrent les Européens sur les îles de l’archipel.

 

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