Khat, fin de partie au Royaume-Uni

Bottes de miraa (variété kényane).

Bottes de miraa (variété kényane du khat). © DEA

Le 24 juin 2014, le Royaume-Uni a définitivement pénalisé la consommation et l’importation de khat sur son territoire, conformément à un vote du Parlement en juillet passé. Dorénavant, le consommateur écopera d’une amende de £60 (75€), et s’il partage sa botte de khat, gratuitement, il risque une peine de prison de 2 ans de prison, jusqu’à 14 ans en cas de commerce.

Plusieurs députés britanniques ont pris position contre cette interdiction arguant qu’elle serait discriminatoire à l’égard des Somaliens, Yéménites et Ethiopiens qui vivent au Royaume-Uni, et violerait les droits de ces communautés, qui plus est

La criminalisation de l’usage du khat pourrait exacerber un problème déjà existant. Il est simplement inacceptable qu’un Noir soit 7 fois plus susceptible d’être fouillé qu’un Blanc dans notre pays. Compte tenu que le khat est surtout consommé dans la population somalienne, une interdiction offrirait matière à une suspicion raisonnable pour arrêter et fouiller tout mâle somalien, ce qui pourrait avoir un effet dévastateur sur les relations intercommunautaires. Je serai reconnaissante que le gouvernement réponde à ce problème en établissant une échelle de peines concernant une première et seconde infraction.

Karen Bradley*, sous-secrétaire d’Etat au Home département, 31 mars 2014.

Les membres du comité parlementaire des affaires internes avaient même fait le voyage au Kenya début mars, pour rencontrer les producteurs et le président Uhuru Kenyatta, avant de débattre à nouveau du sujet quelques jours plus tard, mais les tenants de l’interdiction l’ont finalement emporté, et ils ont entériné le vote des députés.

La décision est soutenue par une partie de la diaspora somalienne (210 000 personnes), mais le sujet est tant controversé que l’on ne peut être sûr que ce soit la majorité.

A ce jour, 17 pays européens ont interdit l’importation et la consommation de khat. La plupart des Etats, tout comme le Canada et plus de la moitié des Etats des Etats-Unis, l’ont fait au cours des années 1990. Les Pays-Bas, qui ont longtemps été une porte d’entrée du khat en Europe,  l’ont banni tout récemment, en janvier 2013. L’Espagne, le Portugal, l’Autriche, la Slovaquie et la Tchéquie n’ont pas de réglementation particulière.

En Australie, où réside une communauté somalienne de plusieurs milliers de personnes, les lois étatiques et fédérales sur le khat sont contradictoires. Pour importer ou consommer le khat, une licence est obligatoire. L’Etat occidental d’Australie est le seul à avoir criminalisé sa consommation.

 

Le khat finance les shebabs

Le principal argument brandi pour interdire la consommation de khat au Royaume-Uni est que l’argent du trafic finance les terroristes shebab.

Selon le rapport Sur la trace des pirates (novembre 2013) de l’Office des Nations unies de lutte contre la drogue et la criminalité, les rançons payées aux pirates somaliens aurait rapporté 339 millions et 413 millions de dollars entre avril 2005 et décembre 2012.

Cet argent a été investi dans le foncier et la construction, mais a été également blanchi dans les trafics illicites des armes, des immigrés clandestins, et a contribué à équiper les milices claniques et celles des hommes d’affaires,

Ces derniers n’hésitant pas à prendre des couleurs plus islamistes en fonction de leurs intérêts, l’argent, les armes ont sans aucun doute atterris entre les mains des Shebab mais de façon indirecte  puisque ces derniers réprouvent totalement la consommation de la plante au même titre que l’écoute de la musique.

Les Shebab sont plus familiers de l’exportation illégale de charbon que de l’importation des ballots de khat.

Les enjeux d’un commerce informel

L’importation légale au Royaume-Uni avait le mérite d’être taxée, car sous licence. Elle  fournissait une base pour mesurer l’importance du commerce :  le volume d’importation annuelle représentait 27 millions d’euros. 3 002 tonnes importée officiellement en 2010 aurait ainsi rapporté 3,6 millions d’euros au budget britannique.

Mais, reste qu’une bonne partie des colis de la drogue pouvait très bien échapper au contrôle des autorités, simplement envoyée par courrier privé ou transportée par des passagers, par avion (étiqueté «fleurs» ou «denrées périssables») comme plusieurs saisies dans des aéroports belges, suisses, français, canadiens et étatsuniens l’ont démontré ces derniers mois.

Dans quelle proportion le khat vendu et consommé au Royaume-Uni vient du Kenya, d’Ethiopie ou du Yémen ?  Il aurait été intéressant de connaître la répartition exacte pour mesurer l’impact de l’interdiction légale.

Les fermiers de la région de Meru au Kenya indiquaient au moment du vote britannique que le Royaume-Uni absorbait 15% de leur production, sans que ce chiffre ne soit confirmé par des statistiques officielles.

Les prix de vente des bottes sont tout autant difficiles à évaluer entre les pays puisque certains détaillants les vendent au poids, au carton et d’autres au nombre de tiges, et ils diffèrent selon les variétés de khat.

La fraîcheur du produit fait aussi la différence puisque le khat doit se consommer dans les 48 heures pour bénéficier de ses effets.

Aux Etats-Unis, 1kg pouvait se vendre 600$, les 20 tiges à 60$ (44€). A Djibouti, une botte de feuilles coûte entre 1,2 et 2€.  A Londres, la botte s’écoulait entre 3 et 4£ (3 et 5€).

Le commerce du khat relève en grande partie du secteur informel alors que les producteurs et commerçants s’offrent des vitrines totalement officielles.

Difficile de chiffrer les emplois générés entre cueilleurs, chauffeurs, conditionneurs, revendeurs, mais tous les observateurs s’accordent à le qualifier d’une importance économique considérable, rehaussée par des contextes difficiles de l’emploi dans chacun des pays concernés.

Une bonne partie de l’argent passe dans la corruption des douaniers et policiers.

Les femmes, premières à décrier les effets du khat sur la cohésion familiale, sont réduites à participer au circuit comme revendeuses pendant que monsieur broute ou mâche les 30% du budget annuel domestique. Car, mâcher le khat est une occupation à 80% masculine** qui peut occuper de cinq à six heures par jour.

Les Yéménites ne sont pas paresseux. C’est juste qu’il n’y a pas beaucoup de choses à faire dans la journée.

 Un pro-khat

Les principaux producteurs et exportateurs restent l’Ethiopie, le Kenya et le Yémen, mais on trouve également des arbustes de khat pour la consommation locale en Ouganda, Zambie, à Magadascar, en Afrique du Sud et au Malawi.

L’Ethiopie est le seul Etat a avoir une comptabilité, quoique approximative, du commerce de khat. La Banque nationale indique qu’en 2012-2013, l’exportation de la drogue a rapporté 198,7 millions d’euros, en augmentation de 22,7 millions d’euros sur l’année précédente.

Addis-Abeba exporte dans 13 pays, principalement la Somalie et Djibouti, mais également en Angleterre et en Chine.

Les autorités ont imposé une taxe pour limiter la consommation locale, et misent sur une exportation de 80% de sa production dans l’avenir.

Avec les fleurs et les produits textiles, c’est la seule exportation qui connaît une forte croissance. La production de café a décliné de 8,79% au cours des 10 derniers mois, a annoncé le ministre éthiopien du Commerce, début juin 2014.

L’Organisation mondiale de la santé n’a pas classé le khat comme une drogue causant une dépendance mais définit celle-ci comme s’apparentant « à une habitude tout à fait réversible contrairement à celle due aux opiacés».

Khat

______________
* Karen Bradley défendait l’interdiction du khat.
** Dans une enquête de la Banque mondiale (2011), 24,5% de Djiboutiennes sur un échantillon de 4250 personnes interrogées, déclarent khatter (en 1996, elles n’étaient que 3% à reconnaître cette habitude).
Sur mon bureau :
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