Le «dialogue national» soudanais: exercice d’échauffement

Manifestation en septembre 2013, à Khartoum.

Manifestation en septembre 2013, à Khartoum. © Al-Jazeera

 

Le 17 janvier 2014,  alors que le pays voisin, le Soudan du Sud se déchire, le président Omar el-Béchir réunit tous les opposants et les représentants de la diplomatie  internationale au Hall de l’Amitié, à Khartoum, pour un grand oral exposant les lignes de la réforme politique qu’il compte mettre en place.

L’événement a été soigneusement préparé par les membres du Parti du congrès national (NCP) qui ont multiplié les déclarations sur une «initiative de grande ampleur». L’ancien président américain,  Jimmy Carter, en visite au Soudan une semaine auparavant, relaie l’information, plein d’enthousiasme.

Mais, selon le témoignage de Magdi el-Gizouli, professeur au Rift Valley Institute et blogueur de Still Sudan, dès les premières paroles, les membres du public comprirent qu’il n’y avait rien de nouveau dans la vie politique soudanaise, et ne se cachèrent pas pour montrer leur désintérêt.

Le président soudanais invitait son public à un dialogue national sur un projet de constitution, consolidant multipartisme et libertés publiques, une discussion sur la résolution des conflits armés, un soupçon de réformes économiques, et une réflexion sur l’identité soudanaise.

Pour les opposants, le remaniement ministériel de décembre 2013 confirmait son image de «maquillage» de changement après la violente répression des manifestations  populaires de septembre.

Un chat et des souris

Omar el-Béchir a construit un décor de guerre pour animer la vie politique de Khartoum. Sur la scène, l’opposition s’agite et prend position en fonction de ce qui se déroule en périphérie : au Darfour qui, aujourd’hui, connaît deux types de conflit tribal, au Sud-Kordofan, dans le Nil bleu, à Abyei, et bien entendu, au Soudan du Sud. A cela, s’ajoutent les difficiles relations diplomatico-religieuse et économique avec  l’Egypte, et ses dirigeants successifs.

Le deuxième élément qui domine les relations entre les grands partis d’opposition et le gouvernement est la famille (voir  A Khartoum la vie politique est une histoire de familles). Les déclarations et les initiatives ne vont jamais jusqu’au point de rupture avec Omar el-Béchir. Le général n’hésite pas à envoyer séjourner en prison, alliés et parents pour rappeler qu’il reste le grand arbitre.

Le Soudan est protégé par le pistolet de Omar Hassan el-Béchir

Ghazi Suleiman (1944-2014) juriste,
opposant politique, puis rallié au gouvernement

 

Sadiq al-Mahdi, du parti national Oumma (NUP) vient tout juste d’en sortir après un mois de détention. L’homme est un habitué des geôles et des assignations à résidence tout comme son rival Hassan el-Tourabi du Parti du congrès populaire. Mohamed Osman al-Mirghani, dont le Parti démocratique unioniste participe au gouvernement, lui, privilégie l’exil volontaire.

Cette fois-ci, le «tort» de al-Mahdi a été de dénoncer les actions des Forces d’appui rapides (Rapid Support Forces), une version remaniée des meurtriers janjaweeds au Darfour.

Son fils aîné, Abdel Rahman, conseiller du président (désavoué par l’Oumma), et son cousin, Moubarak al-Fadil al-Mahdi, ex-dissident de l’Oumma, lui ont rendu visite ensemble, durant sa détention.

Le 9 juin, Ibrahim al-Sheikh, secrétaire général du Parti du congrès soudanais, reprend les mêmes critiques et est aussitôt emprisonné. Cinq étudiants et un journaliste qui avait rapporté ses propos l’ont rejoint. Ils sont toujours détenus.

Le président avertit les journalistes qu’ils «ne doivent pas dépasser la ligne rouge», et, dans la foulée, intensifie les bombardements au Sud-Kordofan, en visant hôpitaux et écoles, juste après que le Mouvement de libération des peuples soudanais-Nord (SPLM-N) et le parti national Oumma aient appelé conjointement à l’union contre le régime de Khartoum.

Pour Omar el-Béchir, le dialogue national, accepté par 82 partis de l’opposition, n’admet pas d’écart de langage.

chronologie des révoltes populaires au Soudan

Les révoltes populaires au Soudan de 2011 à 2012.


Le spectre d’un renversement du régime par la rue

Il y a une longue tradition des révoltes populaires au Soudan. Les plus marquantes restent la grève générale, lancée par le Parti communiste soudanais en octobre 1964, qui fait tomber le gouvernement militaire; puis, avec les difficultés économiques, s’ajoutent celle des cheminots en 1981, des étudiants en 1983, et des médecins en 1984 qui ébranlent la junte dirigée par le général Gaafar Nimeiri (1969-1985).

Quand la rue s’enflamme, le général-président Béchir, réélu en avril 2010, sait donc exactement ce qu’il a à faire.  Même si en janvier 2011, ses services de sécurité ont été pris au dépourvu. Ce jour-là, lorsqu’ils se retrouvent en face de jeunes manifestants, ils comprennent l’utilité des réseaux sociaux et des téléphones portables. Depuis, on a appris et on réagit : coupure des connexions dans tout le pays en cas de manifestation.

Le 30 janvier 2011, il n’y aura pas de «printemps arabe». La jeunesse, qui descend dans les rues de Khartoum pour manifester son soutien aux autres mouvements populaire arabes, est salement empêtrée par la victoire écrasante du «oui» au référendum sur l’indépendance du Sud-Soudan. Ouvrir un front social et politique au nord apparaît très risqué pour tout le monde.

Les partis de l’opposition accablent Omar el-Béchir pour n’avoir pas donné envie aux Sudistes de rester, mais ils ne remettent pas en cause le statut centralisé du pouvoir. D’ailleurs, le président vient d’annoncer qu’il ne se présenterait pas aux élections de 2015.

La fièvre est vite retombée, et les opposants vont se contenter d’observer le général en action sur les territoires frontaliers -Nil Bleu, Haut-Nil, Abyei, et Sud Kordofan-, comptant les points contre les troupes régionales du  Mouvement pour la libération des peuples soudanais (SPLM). Celles-ci deviendront le SPLM-Nord après l’indépendance du Sud en juillet de la même année.

Fin décembre 2011 et début 2012, de nouvelles violences éclatent au Darfour, et le nombre de personnes déplacées connaît un nouvel essor.

En mars, les services de sécurité mènent une opération «coup de poing» parmi les étudiants militants darfouri après une succession d’incidents et de violentes manifestations, à Khartoum. Une fois encore, la fièvre retombe, mais pas pour longtemps.

Manifestants à Khartoum en septembre 2013.

Septembre 2013, Khartoum. © Al-Jazeera.

Fuel price protests rage on in Sudan (vidéo) Al-Jazeera English, 26 septembre 2013

Contre la vie chère

Depuis l’indépendance du Soudan du Sud, le gouvernement est aux prises avec d’importantes difficultés économiques. Il a perdu 40% de ses puits de pétrole, situés dans le Sud, et la population du territoire d’Abyei, où, selon les accords de paix avec le Sud, doit se tenir également un référendum, penche pour un rattachement avec le Soudan du Sud.

L’année commence mal avec l’arrêt de la production pétrolière décidé par le président sud-soudanais Salva Kiir, qui proteste contre le prix exorbitant que le Soudan veut lui imposer pour le transport du pétrole jusqu’à la mer Rouge.

L’inflation au Soudan galope entre 30% et 40% d’un mois sur l’autre (80% par mois, au Soudan du Sud, peu après l’indépendance !). Rappelons que le pays est soumis aux sanctions économiques des Etats-Unis depuis 1997, et que ses échanges commerciaux se font essentiellement avec les pays du Golfe, l’Inde, la Malaisie et la Chine.

Le 19 juin 2012, après l’annonce de mesures d’austérité  par le gouvernement (réduction «progressive» des subventions aux produits pétroliers, réorganisation du gouvernement fédéral et des Etats, avec réduction des effectifs de l’administration), les rues de Khartoum se remplissent de manifestants. Pendant six jours, la population des villes principales va se révolter.  Les forces de l’ordre arrêtent plusieurs centaines de personnes. Les journalistes sont arrêtés. Bilan officiel : 8 morts, une cinquantaine de blessés.

Les partis d’opposition sont incapables de trouver une plate-forme d’entente commune. En revanche, côté gouvernemental, on persiste.

Le mouvement populaire a provoqué la colère du conseiller présidentiel,  Nafie ali Nafie, qui  y voit «la main d’Israël et du Soudan du Sud»  avant d’analyser les événements comme le fait de «ceux qui veulent la sécularisation et ceux qui veulent la sharia».  Le premier vice-président Ali Osman Taha traitent les opposants de «prophètes de malheur».

Le Parlement, dominé par le Parti du congrès national, a quelques réticences avant de voter au final les mesures d’austérité.

Le 1er juillet, les manifestations reprennent, par petits groupes. Elles vont s’étendre au-delà de Karthoum jusqu’au mois d’août.

La vague d’arrestations semble ne pas s’arrêter : Amnesty International et Human Rights Watch annonceront 2000 détentions.  Plusieurs cas de tortures sont signalés. 300 avocats manifestent à leur tour pour obtenir l’accès à leurs clients.

Durant cette période, Moustafa al-Tayeb, fondateur du mouvement Just Peace Forum (extrême-droite nationaliste, et contrairement à ce que son nom indique, pour la résolution des conflits par la voie militaire), conseille à son neveu, Omar el-Béchir, de se retirer pour laisser place à des réformes.

Les détenus sont relâchés au compte-goutte.

Certains parlent de printemps arabe, mais il ne s’agit que d’un été chaud et brûlant qui brûlera les ennemis du Soudan

Omar el-Béchir, août 2012

 

Sadiq al-Mahdi, leader du parti national Oumma (NUP) propose la tenue d’une conférence nationale,  idée aussitôt rejetée par le parti du Congrès national populaire.

Omar el-Béchir fait une contre-proposition, celle de  participer à la rédaction d’une nouvelle constitution. Les partis refusent exigeant la création d’une assemblée constituante.

Le président a des ennuis de santé et s’envole au Qatar en octobre, puis en Arabie saoudite. Certains voient dans ces voyages une possible démission. Mais, le 23 novembre, les forces de sécurité jouent un scénario de tentative de coup d’Etat, en déployant des chars et des véhicules blindés dans le centre-ville de Khartoum. Des officiers de haut-rang sont arrêtés, accusés de complot. Ils passeront quelques mois en prison avant d’être relâchés.

Les révoltes populaires au Soudan de 2013.

Les révoltes populaires au Soudan de 2013.

En janvier 2013, un groupe de partis et d’associations civiles de l’opposition parvient à s’entendre sur une charte de la «nouvelle aube» qui donne les grandes lignes d’une réforme en profondeur pour le Soudan. Le parti national Oumma bien que membre des Forces du Consensus national, signataire du document, n’en est pas.

Trois mois plus tard, le SPLM-N, qui mène le combat au Sud-Kordofan, au Nil bleu et dans le Haut-Nil, se dit prêt à entamer des négociations directes avec le gouvernement de Khartoum. Sa base de discussion est de trouver une solution globale aux conflits qui agitent le pays et une démocratisation du régime ainsi que l’ouverture de couloirs humanitaires pour venir en aide aux populations du Nil bleu et du Haut-Nil. Des passerelles semblent être jetées.

Au Darfour, de violents affrontements éclatent entre les tribus Abbala et Beni Hussein avec comme enjeu la propriété de la mine d’or de Jebel Amer. Khartoum est accusé d’activer ces querelles pour mettre la main sur l’or et évincer les petits orpailleurs.

L’injustice que connaît le pays vient de la sécheresse et du manque de pluies.

Omar el-Béchir, au Darfour, 22 juillet 2013

les liens familiaux qui relient les personnalités politiques du Soudan.

A Khartoum, la vie politique est une histoire de familles.


Le massacre des manifestants

Cette fois, on y est. Le 22 septembre, le gouvernement applique les mesures d’austérité, et les prix du pétrole et du kérosène augmentent de 100% avec l’arrêt des subventions. Les Soudanais sont dans la rue par milliers.

«Ce sont des traîtres, des bandits, des saboteurs qui ont organisé les manifestations, en collaboration avec des media hostiles pour renverser le gouvernement»  soutient Omar el-Béchir, qui assure que les auteurs des fusillades au cours des manifestations ne sont pas des policiers mais des miliciens. Le général-président justifie la suppression des subventions en disant qu’elles permettent à «certains» de s’enrichir.

Bilan, selon le ministère de la Justice, 84 morts. Selon les médecins des hôpitaux : 210 morts.

L’opposition proteste, mais Hassan al-Tourabi se distance des manifestants.

Toutefois, les membres du parti présidentiel s’émeuvent de la violence de la répression. 31 députés adressent une lettre au chef de l’Etat.

Les émirats arabes et l’Arabie saoudite, alliés de toujours, se disent «inquiets» de la situation.

Les initiatives s’enchaînent : le 4 décembre, l’un des initiateur de la lettre au président, Ghazi Salahaddine Attabani, rayé du Parti du congrès national, fonde le Parti réforme maintenant qui demande plus de transparence dans la gestion des affaires de l’Etat (plusieurs cas de corruption) et un changement démocratique. Le 5 décembre, Ali Osman Taha annonce qu’il quitte ses fonctions pour faire place à des réformes. Le 8, le général-président Omar el-Béchir remanie son gouvernement. Taha n’y figure plus, et Nafie ali Nafie a été remplacé.

L’invitation à l’exposé présidentiel est lancée aux opposants : les grands partis se tâtent avant d’accepter de se rendre au Hall de l’Amitié, non sans qu’une partie de leurs membres ne récriminent ouvertement.  48h avant, le gouvernement a ré-autorisé la publication de deux quotidiens suspendue depuis deux ans. Quelques jours après le discours, il impose une nouvelle réglementation qui fixe drastiquement les parutions des journaux.

Le Parti communiste, par la voix de son leader, Yousseif Hussein demande comme préalable au «dialogue» l’arrêt des poursuites contre les prisonniers politiques, la cessation de tous les conflits, et un gouvernement élargi. Le parti Ba’ath (socialiste) ne se laisse pas tenter.

Au sein des autres partis, la discussion est vive sur une participation ou non. Des portes claquent entre factions de l’Oumma.

Le 3 février, le Parti du congrès populaire dénonce les violences et les pillages des Forces de soutien rapides (RSF)* à el-Obeid, au Nord-Kordofan. Quelques jours auparavant, le gouverneur Ahmed Haroun (sous mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale) les avait accueillis à bras ouverts. Après le saccage de la capitale de l’Etat, il demandera à Khartoum de le débarrasser de leur présence, et les RSF seront envoyées à Nyala, au Darfour, où ils se comportent de la même façon, brutalisant, volant et rackettant la population.

Après des tergiversations internes, 82 partis répondent à l’invitation du président. La conférence sera interrompue par l’emprisonnement de  Sadiq al-Mahdi, suite à la plainte en diffamation déposée par les services de sécurité pour ses propos sur les Forces de soutien rapides. Mais le PCP maintient sa participation.

(1) La vie politique est une affaire de familles 

 

* Les RSF ont été constituées après la «dissolution» officielle des Janjaweeds, en 2013. Elles comptent 5 500 hommes, sous le commandement de Mohammed Hamdan Dagolo, dit Himeiti (ou Hemmeti), cousin et rival de Musa Hilal, qui a quitté le parti présidentiel en janvier 2014 pour s’installer au Nord-Darfour. Ces RSF sont plus encadrés et intégrés que les Janjaweed dans l’appareil de sécurité de l’Etat, et sont mieux armés. Avec un pouvoir de nuisance décuplé.

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Sur mon bureau :

.  une petite curiosité : la biographie de Gaafar Nimeiri, général formé aux Etats-Unis,  vue sous l’angle islamique, puis, vue par The Guardian,  par The New York Times, et vue par Jeune Afrique,

.  Conflict and State Security in the Horn of Africa: Militarization of Civil Groups par Samson Wasara, professeur associé du département des sciences politiques de l’Université de Juba, à Khartoum. (Journal africain de sciences politiques, 2002, Vol 7 No. 2).
Une étude, qui implique le Soudan, et particulièrement jouissive à lire avec le recul.

.  Soudan : le Who’s who de l’opposition. IRIN. 30 juillet 2012.

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