Soudan du Sud: la fracture

© Haile Michael Gebrekrstos/UN.

© Haile Michael Gebrekrstos/UN.

Le 15 décembre 2013, un incident éclate entre Ndinkas (ou Dinkas) et Nuers dans la caserne du bataillon Tigre de la garde présidentielle, située non loin de la capitale, Juba. Cet incident dégénère en massacres inter-ethniques qui se propagent dans d’autres villes du Soudan du Sud.

Le président Salva Kiir Mayardit accuse Riek Machar Teny-Dhurgon, l’ex vice-président, de tentative de «coup» d’Etat. Treize anciens responsables politiques sont aussitôt emprisonnés.

Selon la représentante des Nations unies au Soudan du Sud, plus de 1 000 personnes auraient été tuées lors des violences.

Les organisations humanitaires ont dû faire face au déplacement de près de 200 000 personnes, certaines trouvant refuge auprès des casques bleus de la mission des Nations unies à Juba, Akobo, Bor et Malakal.

Les violences ont pris de court la communauté internationale qui a lancé un appel au dialogue entre les parties.

Si le calme est revenu à Malakal et dans la capitale du Soudan du Sud, la situation reste très tendue à Bor et Akobo, dans l’Etat de Jonglei. A Bentiu, dans l’Etat de l’Unité, des alliés de Riek Machar se sont déclarés en rébellion ouverte avec le gouvernement et ont pris posession de la ville. A leur tête, l’ancien gouverneur de l’Etat, James Koang Chuol, démis de ses fonctions il y a quelques mois par le président.

Les rebelles de Koang Chuol auraient stoppé l’exploitation des puits de pétrole de la région faisant chuter la production nationale, déjà marquée par un précédent conflit, de 20%. 300 employés de la China National Petroleum Corporation (CNPC) ont été évacués. L’Unité abrite 300 des 600 puits de pétrole du Soudan du Sud.

Grâce aux efforts des Etats-membres de l’Autorité intergouvenementale pour le développement (IGAD), de l’Union africaine et des Nations unies, les deux parties ont entamé des négociations ce 6 janvier 2014 à Addis Abeba, en Ethiopie.

Le président ougandais, Yoweri Museveni, n’a pas hésité à menacer de lancer ses troupes dans la bataille si Riek Machar ne répondait pas aux propositions de cessez-le-feu du chef de l’Etat sud-soudanais.

De la dissension politique à l’affrontement armé

Le Soudan du Sud n’a pas trois ans d’âge, mais les dissensions internes remontent à bien plus longtemps. Elles tiennent à la fois à des inimitiés personnelles, des frustrations politiques, des rivalités du passé, et des méthodes des dirigeants du Mouvement pour la libération des peuples soudanais (SPLM).

La perspective de l’élection présidentielle de 2015 a ravivé les tensions.

Alors qu’il était encore vice-président (9 juillet 2011-23 juillet 2015), Riek Machar Teny avait annoncé qu’il serait candidat. Ce serait la raison de son limogeage par le chef de l’Etat, à l’occasion d’un remaniement ministériel.

Au moment où la décision prend acte, Riek Machar ne semble pas excessivement outré. La suspension du secrétaire général du SPLM, Pagan Amum, négociateur de lindépendance du Soudan du Sud, fait plus de bruit. Il est accusé de malversations, d’irrégularités et d’insubordination.

Ces derniers mois, le président Salva Kiir, qui était un homme plutôt discret durant les années de la guérilla, a fait preuve d’un certain raidissement dans sa façon de conduire les affaires, en limogeant et désignant arbitrairement des gouverneurs d’Etat sans respecter les procédures de réélection ou en procédant à des mises à pied de personnalités ou de militaires.

Le mécontentement grondait alors que les consultations pour une nouvelle Constitution s’enlisait. Les opposants prévoyaient un rassemblement populaire le 14 décembre à Juba, qu’ils ont annulé in extremis pour faciliter l’ouverture d’un dialogue au sein du Conseil politique du SPLM qui se réunissait le même jour.

Par ailleurs, la presse sud-soudanaise a subi plusieurs attaques. Des journalistes ont été agressés, emprisonnés et torturés. Le 4 décembre 2012, l’éditorialiste de Destiny, Diing Chan Awuol est tué devant son domicile.  Une nouvelle loi a été votée au mois de décembre 2013 soumettant les journalistes directement au ministère de l’Information.

Coup d’Etat ou pas coup d’Etat ? La réponse à cette question importe peu au regard de ce que l’incident et les massacres soulèvent comme autres sujets d’inquiétudes.

Les rivalités ethniques existent au Soudan du Sud. La forme habituelle  d’expression est celle des razzias sur le bétail, la compétition pour les ressources en eau et les pâturages. Elles s’expriment plus insidieusement au niveau politique.

9 juillet 2011, Juba. Les "Tigres" de la garde présidentielle, lors des cérémonies de l'indépendance.(CC)Steve Evans.

9 juillet 2011, Juba. Les « Tigres » de la garde présidentielle, lors des cérémonies de l’indépendance.(CC)Steve Evans.

Les Ndinka, les Nuers et les autres

Le Soudan du Sud compte quelque 65 groupes ethniques divisés en sous-groupes. Selon le recensement de 2008, les Ndinkas (3,2 millions) et les Nuers (1,6 million) représentent 57% de la population du pays.

Selon l’Institut international des études stratégiques, l’armée actuelle du Soudan du Sud compte 210 000 hommes, dont près de 60% seraient nuers. Ce qui correspond à peu près à l’image des débuts de l’Armée de libération des peuples soudanais (SPLA) en 1983 où les Nuers étaient majoritaires.

John Garang de Mabior, le leader du SPLM mort dans un accident d’hélicoptère en juillet 2005, était Ndinka et, quoiqu’entouré de subordonnés nuers, a toujours assuré son autorité dans la conduite des opérations de la guérilla. Il n’a pas hésité à éliminer ses adversaires physiquement.

Son attitude autocratique a provoqué la scission du mouvement (SPLM) et de l’armée (SPLA), le 28 août 1991. Riek Machar Teny-Dhurgon (Nuer), Lam Akol Ajawin (Shilluk), Gordon Koang Chuol (Jikany-Nuer) se présentent alors comme la « faction Nasir ». Les représailles contre la population nuer ne se font pas attendre. S’ensuit en novembre de la même année, le massacre de plusieurs milliers de Dinkas dans la ville de Bor*.

Karthoum saura mettre à profit cette division pour mener la guerre contre le Sud.

En 2001, le Mouvement pour l’indépendance du Sud-Soudan (SSIM) de Riek Machar rejoint le SPLM. Lam Akol sera ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement du Nord-Soudan de 2005 à 2007.
Face à cette écrasante majorité, les groupes minoritaires ont fort à batailler pour défendre leurs intérêts. Les incidents entre Lou Nuer et les Murle dans l’Etat de Jonglei de ces deux dernières années ont montré les limites du pouvoir, et ses abus (Human Rights Watch, 23/9/2013).

Répartition géographique des ethnies au Soudan du Sud.

Répartition géographique des ethnies au Soudan du Sud.

L’opposition

Riek Machar Teny-Dhurgon n’est pas le seul à contester l’autoritarisme du chef de l’Etat. Il a été rejoint par Taban Deng Gai, l’ancien gouverneur de l’Etat de l’Unité, démis de ses fonctions en juillet 2013.

Néanmoins, c’est parce qu’il se sent peu soutenu qu’il cherche à se rallier d’autres opposants comme Pagan Amum Okiech, l’ex secrétaire-général du SPLM embastillé le 16 décembre dernier, ou Deng Alor Kuol, le président du Comité pour le référendum d’Abyei, ex ministre des Affaires étrangères du Soudan (2007-2010) après Lam Akol, puis ministre des affaires du cabinet dans le gouvernement du Soudan du Sud, et  limogé en juin 2013.

Rebecca Nyandeng de Mabior, veuve du dirigeant historique John Garang de Mabio, est une autre figure de la contestation. Ancienne ministre des Routes et du Transport, et conseillère de Salva Kiir, elle a plusieurs fois critiqué le gouvernement et indiqué que « le Soudan du Sud prend une mauvaise direction« . Elle faisait partie du groupe qui a lancé l’appel au rassemblement public du 14 décembre dernier.

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*La réaction des instances dirigeantes et de la population aux incidents du 15 décembre 2013 montre que la mémoire reste vive sur cet épisode.

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