Soudan-Soudan du Sud: Le choix des habitants d’Abyei

Abyei, mai 2013. Manifestations après le meurtre du chef ndinka ngok, Kuol Deng par des Misseriya. © UN/Isaac Billy.

Abyei, mai 2013. Manifestations après le meurtre du chef ndinka ngok, Kuol Deng par des Misseriya. © UN/Isaac Billy.

Les Ndinka Ngok du territoire d’Abyei, à la frontière du Soudan et du Soudan du Sud, ont voté en faveur du rattachement au Soudan du Sud à l’issue d’un référendum qui s’est déroulé du 27 au 29 octobre 2013. La décision n’a aucune valeur juridique car la communauté ndinka ngok, excédée par les atermoiements des uns et des autres, s’est passée de l’autorisation des Nations unies, de l’Union africaine, et du gouvernement de Karthoum, tout en bénéficiant de la bienveillance du Soudan du Sud.

Sur  64 775 votants inscrits, 64 433 se sont prononcés pour l’union avec le Sud. 12 pour le rattachement au Soudan.

A quoi a servi cet exercice, organisé par le Haut-comité pour le référendum d’Abyei, présenté comme une organisation indépendante citoyenne, et présidé par un juge, ancien haut fonctionnaire du Soudan du Sud, leader de la communauté ndinka ngok ?

Abyei

Ils étaient 100 000 à vivre dans cette région, il y a encore trois ans, avant que les forces armées de Karthoum ne décident d’envahir le territoire sous le prétexte d’une embuscade contre ses troupes organisée par l’armée populaire de libération du Soudan (Sud). Cela se passait le 20 mai 2011, deux mois avant l’indépendance du Soudan du Sud. Le bilan fera état de 200 morts. Des dizaines de milliers de personnes s’enfuient vers le sud. Les forces des Nations unies, postées dans la ville d’Abyei, encerclés dans leurs campements par l’armée soudanaise, regardent.

L’invasion résonne alors comme l’une des multiples «punitions» que le Nord semble vouloir infliger au Sud pour avoir voté sa sécession quatre mois plus tôt.

Abyei est l’un des trois régions dites «marginales» évoquées à de nombreuses reprises dans les négociations de paix entre le Nord et le Sud-Soudan de 2002 à 2005. «Marginales» car d’une part, la frontière n’est pas clairement établie entre Nord et Sud, et d’autre part, la majorité des populations de ces trois régions est liée culturellement au Sud.

A plusieurs reprises, dans le passé, on a promis aux habitants d’Abyei un droit au référendum pour déterminer à quel Etat soudanais ils souhaitaient être rattachés. La première fois, c’était en 1972. La seconde phase de la guerre entre Nord et Sud rendra inapplicable cet engagement.

Chronologie interactive  d’Abyei 2004-2013 (Enough project, en anglais)

Au moment de l’ouverture des négociations de paix entre Nordistes et Sudistes en 2002, les participants consacrent un traitement particulier à la question du Kordofan Sud, du Nil Bleu et d’Abyei. On prévoit pour les deux premiers une «consultation» de la population sur son appartenance, mais la troisième région, Abyei, voit confirmer l’idée du référendum. Il sera fixé au 9 janvier 2011 à la même date où le Sud aura à se prononcer sur la sécession ou le maintien dans l’union.

Mais, le mois de janvier est le mois du retour des éleveurs de bétail Misseriya, des tribus du Nord, accompagné traditionnellement par des incidents violents. La coutume veut que les accès aux pâturages se négocient entre responsables des communautés, et en 2011, le gouvernement de Karthoum encourage fortement les Misseriyas à s’installer de façon plus permanente. Pour les Ndinka Ngok, ils sont les loups dans la bergerie. Le référendum n’aura pas lieu pour «des raisons de sécurité». Pendant ce temps, le Sud-Soudan vote son indépendance.

Le tracé de la frontière et l’identification des participants au référendum

Un protocole sur la gestion du territoire d’Abyei a été signé entre nordistes et sudistes en 2004. La Cour permanente d’arbitrage de La Haye, dont les experts ont été maintes fois empêchés de se rendre sur le terrain pour délimiter la frontière, rendra son verdict en juillet 2009: les champs pétrolifères de la région resteront au nord, le reste du territoire dont la ville d’Abyei fait partie de ce qui est encore à l’époque, le Sud-Soudan.

Situation du territoire d'Abyei à la frontière entre le Soudan et le Soudan du Sud

(CC)

Quel que soit le résultat du référendum du Sud-Soudan, les autorités du territoire percevront un pourcentage sur les revenus pétroliers.

Parallèlement aux tractations sur la composition des institutions intérimaires du territoire, se pose la question de de l’identité des participants à la consultation d’Abyei.

La grande majorité des résidents sont les Ndinka Ngok, regroupés en 9 chefferies. Cependant, la région est une terre de pâturages pour des milliers d’éleveurs Misseriya (150 000 selon les Nations unies), qui y ont leurs habitudes de commerce.  Certains, une minorité, y résident. Pour le Sud-Soudan, il est acquis que tout Misseriya installé après la définition de la frontière ne saurait participer à un référendum sur la détermination d’appartenance au territoire. Refus net de Karthoum.

La «mauvaise foi» généralisée

Depuis l’invasion du territoire par Karthoum en mai 2011, une grande majorité de la population Ndinka Ngok est revenue. Les deux Etats continuent de débattre de la constitution des structures intérimaires. Karthoum renchérissant la représentation des Misseriya en leur sein. La position du Conseil pour la sécurité et la paix de l’Union africaine a rejoint celle du Soudan du Sud sur nombre de points (elle n’était pas acquise au début), mais Thabo Mbeki, le médiateur entre les deux pays, reste incapable de faire fléchir Karthoum. Inlassablement, il renvoie les deux chefs d’Etat à leurs responsabilités.

La Force intérimaire de sécurité des Nations unies pour Abyei (FISNUA) dispose de plus de 4 000 hommes sur place pour tenter de faire respecter les engagements de retrait des troupes, et assurer la protection de la population civile.

En 2012, un accord à l’arraché entre Juba et Karthoum décide d’une nouvelle échéance pour le référendum. Il se profile pour octobre 2013. Les deux Etats sont supposés mettre sur pied une commission d’organisation du référendum. Rien ne bouge.

Le 4 mai 2013, le chef suprême des Ndinka Ngok, Kuol Deng Kuol est tué par des Misseriya alors qu’il circulait sur une route au nord d’Abyei, accompagné par un convoi de la FISNUA. L’Union africaine ouvre une enquête, mais le résultat n’a toujours pas été rendu public. Les résidents d’origine Misseriya quittent la ville par peur des représailles.

Des pâturages qui dérangent: guerre, pétrole et le déclin du pastoralisme des Misseriya Humr (Overseas Development Institute, ODI, 2009) en anglais.

Après le référendum d’Abyei

La communauté Ndinka Ngok, excédée, a décidé il y a quelques semaines de prendre les choses en mains, de façon unilatérale et d’organiser son référendum, avec le consentement de Juba. Un consentement « à tiroirs » où on alterne les prises de position officielles «contre», et les discours «pour».

Alors que la consultation était en cours à Abyei, le Conseil pour la sécurité et la paix de l’Union africaine a offert ses plates excuses de n’avoir pas pu respecter son calendrier de visites sur le terrain, arguant que Karthoum lui interdit l’accès du territoire pour des « raisons de sécurité ». Et, deux jours, plus tard, alors que la délégation obtient enfin son autorisation de visite, la présidente de la commission de l’Union africaine Nkosazana Dlamini-Zuma commente l’événement en le déclarant «inacceptable» et «irresponsable».

Au mois d’octobre, les éleveurs Misseriya et leurs bêtes ne sont pas sur le territoire d’Abyei. Ils reviennent en janvier. Les Ndinka Ngok ont d’ores et déjà assuré qu’ils auront toujours accès aux pâturages. Mais quelles valeurs ont les traditions lorsque les intérêts politiques de Juba et de Karthoum sont en jeu ?

Le début de l’année 2014 offre un enjeu de taille pour la région.

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Curiosité:

Abyei Song dansé et chanté par les membres de la communauté sud-soudanaise d’Omaha, au Nebraska (Etats-Unis). Il existe dans cette ville une association South Sudan Community qui, lors de sa création en 1997, avait pour vocation de faciliter l’installation des familles du Sud-Soudan. Au vu du nombre de vidéos sur YouTube, cette association est bien vivante. Aujourd’hui, elle est l’un des points d’appui des réfugiés de divers horizons qui arrivent à Omaha. 

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